Logement2

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Reprenons la ville, faisons-la commune!

“Le retrait sur l’Aventin est une action assurément politique, mais entreprise en dehors des cadres institutionnels reconnus, qui donne en définitive aux plébéiens le statut de sujets politiques, par la modification de ces cadres institutionnels. Voilà bien une leçon de l’histoire qui peut être méditée comme leçon politique” Laurent Lévy, Politique hors champ, 2012.

Un toit est un besoin pour chacun-e et qui dit besoin, dit du même coup droit. Non pas un droit qui serait concédé par un quelconque pouvoir séparé mais un droit conquis par la mobilisation sociale, la lutte. En d’autres termes, une victoire politique, culturelle et symbolique, une avancée stratégique liée à l’accumulation de pratiques anti-hégémoniques.


Le toit et la clef

Encore faut-il préciser ce qu’est un toit. Car il ne s’agit pas simplement d’être à l’abri, d’avoir un lieu de vie. Il faut encore qu’il réponde à des conditions de dignité, d’autonomie, de construction possible d’une vie qui nous donne l’occasion de la liberté, de la communauté, du plaisir d’être là et de vivre à côté d’autres.

Il y a des problèmes évidents dont nous parlons chaque jour. Les loyers sont trop chers. Il n’y a pas assez de logement ou les logements que l’on trouve sur le marché ne conviennent pas à nos besoins, ne correspondent pas à nos ressources. Mais ces problèmes ordinaires et si décisifs de logement, en contiennent d’autres. Il y a de plus en plus de gens qui sont des habitants non-ordinaires. Celles et ceux dont le sens commun, soumis au pouvoir, a décrété qu’ils/elles n’avaient pas même droit à ce que l’on peut désigner pour les autres comme un logement décent. Il y a les gens qui finissent leur vie dans les EMS, les prisonnier-ère-s, les malades, les immigré-e-s, précaires et irréguliers/ères, les jeunes qui veulent quitter la maison familiale, et tant d’autres, sans oublier les gens qui vivent aux marges de ce que le système désigne comme des conditions à peu près normales d’existence. Pour tous ces gens, le logement c’est à peine un minimum de survie, un espace où l’on étouffe plutôt qu’un lieu de vie.

Pour nous, le droit au logement, c’est le droit à un espace qui rende possible l’abri et le mouvement, l’autonomie et la possibilité de la communauté librement choisie, l’accès à la ville, à ses territoires, à ses équipements. C’est un droit social, égal pour toutes et tous. À qui veut bien considérer la ville et la société telles qu’elles sont, il apparaîtra rapidement combien une telle revendication est radicale,  comment elle porte au cœur même du système, urbain et social, un attaque décisive.

Le droit au logement s’oppose point par point à l’exigence de la valorisation capitaliste, à la quête effrénée du profit, à l’accumulation du pouvoir. Les profits, la rente, la spéculation, ne sont pas simplement une exploitation économique. Ils sont des éléments d’un système de pouvoir. Ils nous disent le commandement, le pouvoir étatique, la subordination. Il suffit de considérer d’un regard un peu attentif la réalité sociale pour voir combien celui ou celle qui est locataire ou qui cherche un lieu à habiter entre avec le propriétaire dans une situation de subordination. La propriété est l’autre face du pouvoir. L’Etat est l’institution, l’organisation et la relation qui la protège. Le pouvoir et le profit réduisent ce besoin social à un minimum de survie de plus en plus étroit, de plus en plus restreint jusqu’à sa négation même.

Pour réaliser le droit au logement il faut réduire le droit de propriété, briser le profit, imposer par l’action directe populaire le contre-pouvoir et le droit social.

Socialisations, communisme, gratuités

De ce point de vue, c’est bien la revendication communiste et libertaire de la gratuité qui est notre objectif central. Il s’agit bien d’un objectif-processus et non pas d’un objectif final à réaliser dans des lendemains lointains et qui chanteront un beau matin, peut-être. Il s’agit de la lutte têtue sans cesse plus puissante pour arracher à l’ordre politique et économique du système de pouvoir sans cesse plus de choses. Au fond, le droit au logement, comme le droit à la santé, à la formation, à la sécurité sociale, et, bien entendu à la ville, correspondent à une lutte contre le système. Par ce combat nous imposons la socialisation de la richesse et des ressources pour satisfaire les besoins fondamentaux. Il s’agit de gagner le droit des majorités sociales aujourd’hui dominées, exploitées et aliénées à une vie meilleure, à l’émancipation.

Ce dont il s’agit c’est bel et bien de sortir sur chaque point où cela est possible de la situation de subordination pour accéder à des espaces d’égalité et de liberté arrachées au système, imposée en contre-pouvoir face à lui.

Dans cette dynamique de construction de la puissance populaire, aucun terrain ne nous est étranger. Il est légitime d’occuper les constructions et les logements vides, donc de procéder à leur socialisation pour satisfaire au besoin des gens et des groupes qui ne trouvent pas l’espace qu’ils/elles revendiquent et qui donc occupent. Il est toutefois tout aussi nécessaire de livrer bataille sur tous les terrains où se joue le droit au logement pour y imposer non seulement nos besoins immédiats mais la conception que le mouvement social et les luttes font émerger du besoin collectif, du droit social. La conquête de la gratuité pour un nombre croissant de biens, de prestations et de services, dès maintenant est au coeur de l’exigence communiste. Tout ce qui est gratuit, exige la
socialisation et devient public.

La machine étatique dans son fonctionnement ordinaire est, comme nous l’avons dit, l’autre face du droit de propriété. Elle ne consède jamais rien sur terrain du droit social sans qu’elle n’y soit forcée, contrainte par le combat, modelée et remodelée en ce sens. Pour cette raison, l’activité purement institutionnelle sur le terrain du logement, comme sur tous les autres, est non seulement insuffisante mais incapable de prendre en compte la revendication et les besoins des grandes majorités. Il faut donc intervenir avec audace, contraindre et forcer les politiques institutionnelle, faire lever les alternatives en matière de socialisation du sol, du droit de réquisition, du développement de l’habitat social et populaire, du droit opposable à la propriété, de la légitimité des occupations.

Tout ceci se réalise d’abord et essentiellement dans la pratique, dans l’exercice de la pensée critique et utopique, dans le projet. L’action institutionnelle ne fait en définitive qu’enregistrer le rapport de force. Mais affirmer cela ne signifie en rien que nous acceptons d’abandonner toutes prétentions sur les ressources et les moyens de l’action publique. Bien au contraire, l’action directe populaire est porteuse d’un projet de socialisation de tout ce qu’aujourd’hui l’Etat revendique comme sien et dont l’activité politique institutionnelle se veut la gouvernante exclusive.

Vive la commune

L’histoire de la lutte sociale est ponctuée par d’innombrables combats qui vont de l’occupation à la grève des loyers, de l’intervention et de la lutte sur le développement urbain à la prise insurrectionnelle des villes et à leur transformation dont la Commune de Paris de 1871
demeure sans doute l’emblématique référence.

Aujourd’hui, être locataire c’est comme être prolétaire. C’est un état où le système exige soumission et allégeance, où le pouvoir prétend contrôler chaque élément de notre vie, de nos sentiments, de nos pensées. Exiger l’auto-détermination de nos existences, vouloir la liberté et l’égalité, même à partir de revendications
initialement modestes, c’est du coup entrer dans un mouvement qui s’oppose au système de
domination tout entier.

Revendiquer pour chacune et chacun un toit, des espaces collectifs, des lieux pour pouvoir vivre ensemble et pour pouvoir vivre en solitude quand on le veut, tout cela entre en contradiction directe avec le système. Refuser de nous laisser exploiter par le loyer une deuxième fois après avoir été exploité-e-s dans le travail salarié, dans le chômage ou l’assistance sociale, c’est une revendication de rébellion. C’est une revendication effectivement communiste, celle qui proclame : “À chacun-e selon ses besoins”. Elle demande à s’incarner dans un mouvement de socialisation de plus en plus large. C’est-à-dire par le passage en bien commun au fil du rapport de force, de toutes les ressources, le territoire, les constructions et les espaces possibles. En ce sens, c’est un mouvement politiquement difficile car il s’agit de réaliser tout en imposant à une structure de l’action publique des pratiques fondamentalement contradictoires avec les intérêts matériels et symboliques des classes dominantes, en confrontation avec l’appareil d’encadrement et de commandement de la société et et avec son noyau étatique.

Tout cela est plus qu’évident quand on considère les questions posées par les politiques publiques de logement social, le passage du sol au secteur public, les politiques générales de gestion et d’aménagement du territoire et de développement urbain.

Les pouvoirs publics ne procèdent à une satisfaction même très partielle des besoins sociaux que sous la pression des luttes, que sous la contrainte qu’exercent sur eux les pratiques et les institutions de contre-pouvoir. Tout commence avec l’action et les positions alternatives, avec le changement de situation et de conception qu’elles imposent. Rien ne progresse et ne se maintient sans cette mobilisation populaire.

Des bases pour milles vies

Pour nous, qui dit droit au logement, dit du même coup droit à la ville. Prendre la ville, la construire et la produire selon nos besoins, nos aspirations et nos rêves, permettre aux gens de s’y mouvoir librement, d’accéder à tout, d’y dériver au gré de leurs fantaisies et de leurs rêveries, imposer une démocratie directe de mouvement qui est et qui porte la cité, voilà ce qui prolonge le droit à un toit. La ville c’est d’abord cette possibilité ouverte d’être hors du destin qui nous est initialement assigné. Le toit, la maison, c’est une base d’autonomie qui nous permet sans cesse d’envisager de vivre plusieurs vies sans jamais être prisonniers totalement d’aucunes d’elles.

Dans le capitalisme globalisé, la ville change et se déploie pour échapper à tous les contre-pouvoirs qui jusqu’ici dans l’histoire en avaient saisi le développement. La ville est et a toujours été cette entité contradictoire où l’ordre social s’inscrit dans le territoire, où public, privé, étatique, matériel et symbolique s’imbriquent, où le système de domination tente de s’inscrire dans la tête et le corps même des gens, dans la reconnaissance qu’ils ont du territoire et de l’espace. Mais la ville a aussi toujours été le lieu de la plèbe, quelque chose qui répondait, y compris culturellement, à un contre-pouvoir plus ou moins explicite mais toujours présent, à un agencement des résistances, à un possible des flux et des mouvements dont les villes en insurrection constituent la forme la plus belle et la plus élancée.

Les quartiers rouges, les zones de résistances, les lieux d’insurrection, tout cela ne correspond pas à une architecture, à un agencement urbain, à un dispositif de pouvoir. Tout cela, en fait, échappe aux agencements de la domination, s’émancipe, impose à des territoires entiers des dérives vers la libération. L’histoire révolutionnaire, l’histoire des villes insurgées, nous dit en dernière instance, combien la métropole est inventée par nous, reprise.

Assignations

Le capitalisme globalisé a pour volonté de briser tout cela, en empêchant les mobilités, en les canalisant selon les itinéraires décidés par le pouvoir et les industries des loisirs et de consommation, ou par les nouveaux agencements du capitalisme cognitif, restructuré, recomposé dont la métropole constitue un terrain de valorisation nouveau.

Plus la métropole capitaliste s’étend et s’enracine et davantage se diffuse la contrainte, la classification, l’assignation de territoires et de cheminements coupés les uns des autres, sans passages, sans communications, dévolus à des activités spécialisées. Le projet capitaliste de la ville c’est la construction de parcours et de temps imposés aux êtres humains, c’est l’enfermement de chacun et de chacune dans le condition qui lui est assigné-e. Ce projet général nous le voyons monter dans des politiques particulières : la gentrification, la politique des transports publics, l’interdiction des centres villes aux mendiant-e-s et aux gens non-conformes, la dureté contre les manifestations et les actions de rue…, la marchandisation de tout. La multiplication des polices et des contrôles, le territoir cloisonné. L’espace soumis.

Nous ne voulons pas d’une pseudo-mixité sociale qui placerait comme alibi démocratique du système un quota de gens modestes dans chaque quartier, voire dans chaque immeuble. Nous ne voulons pas d’un pseudo-droit à la ville qui ferait d’un kit de survie en matière de service public et de deux ou trois exercices frelatés de démocratie participative le spectacle d’une égalité entre les habitants d’un même territoire urbain. Nous refusons que le contrôle des populations soit bâptisé pour la galerie « constructions solidaires » ou « mise en place de solidarités ». Il s’agit au contraire d’habiter pleinement la ville, donc de pouvoir s’y mouvoir, de pouvoir y inscrire notre imagination, nos désirs et nos symboles. C’est en ce sens qu’une revendication comme la gratuité des transports publics, qui suppose une appropriation et une utilisation de la richesse sociale pour financer une telle politique, prend tout son sens. Pouvoir se déplacer, se mouvoir, accéder gratuitement, c’est, pour un petit bout, commencer à prendre la ville. Et la ville se prend autant dans ses agencements matériels que dans sa construction symbolique. Elle se transforme dans notre effort de la gagner politiquement et culturellement pour l’habiter.

Toutes villes a sa colonne Vandôme

Nous revendiquons la culture et les significations imaginaires des ceintures rouges, des quartiers insurgeants, du rêve communard, donc de la volonté de sortir du ghetto, quel qu’il soit, pour renverser l’agencement du territoire dans un projet qui est notre. Jusqu’au cœur même des métropoles.

Ceci implique, naturellement, de lutter sur tous les aspects de la politique urbaine. D’être capables d’opposer à la métropole capitaliste des agencements et des temps alternatifs où s’inscrit tantôt graduellement, tantôt par évenements, par bonts et sauts qualitatifs, le besoin de communisme et de liberté qu’exige la pleine vie des hommes et des femmes.

Qu’avons-nous à opposer à la misère
urbaine, non seulement en tant que projet de construction, d’organisation du territoire, de disposition de l’espace mais aussi en termes de capacités ici et maintenant de faire vivre autre chose, de retourner l’ordre urbain du système, de mettre à la place des exigences de circulation du Capital les projets de notre propre dérive, de notre mouvement libre ? Faire éclater par le mouvement social la misère de l’agencement urbain, imposer contre la valorisation capitaliste les besoins de maisons et d’espaces des majorités exploitées et opprimées, reprendre ainsi la ville et la transformer à partir de notre subjectivité communiste et libertaire, par un mouvement têtu d’appropriation sociale et de contre-pouvoir. Faire la commune.


Point d'appui :

Le texte de Michel Colin que nous citons ci-après, présente une des bases de nos réflexions et des contributions qui font ce numéro. Il est tiré d’un article intitulé « Métropoles d’Europe, dynamique des conflits » paru dans la revue Multitudes, n°43 en 2010.

Si la ville métropole est le territoire où se joue l’ensemble du nouveau rapport capital/travail, c’est alors aussi le lieu central des conflits et rapports de force qui change dans le passage du fordisme à la globalisation. On essaie ici d’en repérer quelques enjeux à partir de travaux de recherche sur de grands projets urbains en France et en Europe.
Affirmer que la création de valeur se fait dorénavant dans la ville, et non plus dans la seule entreprise, ne désigne tout d’abord pas un simple déplacement des lieux et du sujet dans un antagonisme inchangé, un passage des luttes de la classe ouvrière contre l’usine à celles des multitudes contre la métropole. Les rapports de force se complexifient aujourd’hui en même temps que les richesses créées et les formes d’exploitation mettent en action une nouvelle force productive biopolitique au sens où c’est la vie elle-même qui est mise en productivité. Toni Negri a parfaitement analysé cette ère de subsomption réelle de l’ensemble de la vie, capturée par le nouveau capitalisme et désormais sans plus de dehors, où tout un chacun est emporté dans une imbrication du travail au sein de son existence, dans un espace de flexibilité, d’intermittence et de flux migratoires qui instituent la métropole. Mais ce rapport à la métropole n’est nullement celui de l’usine, ni pour le précaire intermittent mobile ni pour l’auto-entrepreneur ni pour les multitudes d’hommes et de femmes mis en situation de produire de la richesse à chaque moment de leur vie et en de multiples lieux sur cet autre territoire. Et ceci parce qu’ils acquièrent aussi dans cette métropole une nouvelle puissance sans relation avec le simple pouvoir de contestation ouvrière dans l’entreprise. La ville n’a plus rien à voir avec l’usine, tout comme celle-ci était radicalement différente de la fabrique. Le capital change, le travail aussi, et tant pis pour les gens fatigués comme le titre justement Jacques Rancière.Le libéralisme assimile aussi la métropole à une entreprise où l’espace d’accumulation, d’investissement et de valorisation pourrait désormais s’externaliser dans la culture, l’évènementiel et le spectaculaire de l’architecture.