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Questions à l’incertitude révolutionnaire

Racine de cette écriture

  1. Il ne s’agit pas d’écrire longuement mais de prendre le risque d’une écriture hallucinée. La colère est ce qui porte hors de soi. Le moment et la voix forte du refus. Voici qu’il s’agit de ne plus accepter, de ne plus consentir. Il n’est plus question d’éluder, au mieux, parfois, et parfois de ruser. Il s’agit d’ouvrir un moment nouveau, irrémédiable. Dans chaque lutte ? Oui, dans chaque lutte.
  2. La colère ouvre le jeu et rebat les cartes mais en face, contre nous, il y a la guerre. Anéantir symboliquement ou matériellement le refus, le ramener à une domination qui n’est jamais tout à fait la même qu’avant le cri, assigner à nouveau au silence, à la subordination. Vaincus-es, chacun sait bien ce qu’il en coûte de cette blessure de la mémoire et du corps. On ne peut écrire depuis la colère, il faut le faire depuis la guerre qui se tient devant nous comme réponse au cri. L’exigence de durer, la nécessité incontournable de commencer la longue marche dans l’instant même du cri. La politique.
  3. La révolution est un cycle de lutte politique. Elle est au fond une lutte portée au rouge vif. Un périple long et tordu, un voyage difficile aux cartes tourmentées et imprécises. Elle nous condamne à voir au loin, à avancer sans cesse, avec une détermination renouvelée, à manœuvrer court et serré. Ce n’est qu’à son instant inaugural qu’elle est, comme disait Lénine, ce moment où ceux d’en haut ne peuvent plus et où ceux d’en bas ne veulent plus. Au fil de ses méandres et de ses tumultes, elle voit celles et ceux d’en bas se résigner à nouveau tandis que celles et ceux qui se retrouvent en haut revenir dans des accoutrements d’antan, à peine retaillés. C’est du moins une des probabilités du jeu. Les premiers pas d’une révolution sont toujours le fait d’une minorité, petit moteur, grand moteur. Kropotkine, Guevara. Blanqui ? Bakounine, assurément.
  4. Une minorité inaugure un irrémédiable qui précipite dans l’action une majorité socialement et politiquement décisive, même si elle n’est pas numériquement majoritaire dans une population donnée. Une révolution est certes un événement, une rupture, une création qui donne aux majorités opprimés l’occasion d’aborder, au moins pour un instant, une politique authentique. Celle qui pose les vrais problèmes de la vie, les questions décisives de notre existence individuelle et collective. Mais en même temps elle porte un parcours torturé qui hésite, s’arrête et s’épuise. Une révolution est un changement brusque, rapide et concentré du système de pouvoir et de l’institution sociale mais elle est tout autant un cycle de transformations cumulées et de ruptures, jusqu’à l’instauration d’un régime nouveau, dans l’épuisement, la résignation, le cynisme et l’oubli. Le moment nous dit que les minorités agissantes se déploient et mutent en majorités actives, en praxis démultipliées. Toutes manifestent à un degré ou à un autre l’insubordination contre l’institué, l’exigence de liberté, d’égalité et de justice, de reconnaissance mutuelle. Mais rien n’est joué et presque à chaque fois on perd, ou du moins avons-nous perdu jusqu’ici. Parmi les tentatives révolutionnaires décisives, nous proposons d’inclure les luttes de libération nationale, les combats anti-coloniaux, les résistances européennes contre l’occupation nazie, les luttes et les insurrections contre les capitalismes d’Etat.
  5. La révolution brise de manière rapide, concentrée et aigue l’Etat et tous les autres pouvoirs qui s’organisent en imbrication avec lui pour structurer l’assujettissement des majorités sociales. Nous nommons aire étatique cette architecture complexe de pouvoirs, ce faisceau de passerelles entre les commandements de la société civile et le puissance triste de l’Etat. La révolution est donc cet événement, ce moment pointu d’émancipation et de libération où les dominations et les exploitations se délient, où il est possible de faire du nouveau, du différent. La révolution doit inclure pour la maîtriser la question de la violence et de la guerre, même si elle doit le faire d’une manière particulière. Disons d’emblée que la révolution n’est pas violence et guerre en elle-même mais qu’elle intègre dans son mouvement stratégique comme dans ses figures tactiques que le système est contre nous et face à nous en état de guerre, en possible décision de procéder à notre anéantissement symbolique et souvent matériel.

Pourquoi les dés sont toujours pipés et pourquoi nous jouons toujours

  1. Cet être là de la guerre sociale fait que la révolution est toujours de l’ordre du risque et donc du pari. Tenter une révolution c’est pouvoir la perdre et en payer le prix. C’est pouvoir la perdre non seulement à cause de l’action de l’ennemi, de la société d’exploitation et de domination, de ses appareils de commandement, de ses machines et de ses technologies de guerre, mais aussi pouvoir la perdre parce que la révolution porte en elle-même son inversion, la contre-révolution ou du moins la mutilation de son déploiement, la création de son désaveu. Appelons bureaucratisation cette contradiction inhérente au processus révolutionnaire, toujours présente, jamais totalement dépassée même dans les brasiers de la plus belle allure, courts, brillants, rapides, gorgés de nostalgies à venir et de vérités précieuses au souvenir
  2. La révolution est possible et désirable. La seule chose qui nous permette irréductiblement de maintenir ce point de vue c’est qu’elle est déjà là, qu’elle a toujours été là. Elle est lutte politique, secret, élan, exercice démultiplié. La révolution ce sont les paroles de Rosa dans la défaite de la Commune de Berlin : j’étais, je suis, je serai. Il faut considérer l’histoire et y chercher ses traces, ce qui est déjà là, son cheminement de comploteuse têtue. Son hypothèse irréductible, infalsifiable, ce qui fait qu’elle ne peut jamais disparaître même dans la nuit la plus noire, même au cœur de la catastrophe. La révolution est un jeu toujours ouvert, dans des donnes et des combinatoires toujours nouvelles. La merveilleuse nouvelle des zapatistes prenant San Cristobal de las Casas résume à elle seule le nouveau, la surprise, l’émerveillement. La révolution est un pur acte poétique ou pour le dire comme autrefois, elle est un rêve qui cherche ses armes. Elle est dans ce moment puis dans un bond.
  3. La révolution est un rêve insurgé, un évènement. Et pourtant elle n’est pas réductible à la nouveauté radicale qu’elle énonce dans l’instant. Elle est déjà là et la lutte présente, ici et maintenant, en manifeste le souvenir, la présence et la puissance augurée. La lutte elle-même est d’ailleurs portée par les aspirations, par les rêves, par les secrets, par les cheminements clandestins ou avoués de l’antagonisme. Aucune lutte ne s’épuise dans la déclinaison formelle de ses objectifs. Toutes lutte est au delà d’elle-même, multiple indéterminé, imprévisible. Et c’est de ce point de vue qu’il faut relire la classique position des syndicalistes révolutionnaires sur le rapport entre grève générale et grève singulière, contingente. Toute grève porte en elle comme une promesse et une annonce la grève générale. Toute manifestation frémit d’une insurrection même si trace ou sa perspective en paraissent lointaines, irrémédiablement lointaines. Toute assemblée porte et annonce la commune libre. Toute solidarité porte en elle la promesse et la possibilité de la fédération. La révolution est rigoureusement impensable hors des cycles de lutte, des processus de travail politique qui font changer les positions, la conscience du possible, la décision du risque. Toute révolution est impensable sans la volonté intime, têtue de sa préparation. Ceci n’indique pas que la révolution se passe selon les plans des révolutionnaires. Nous savons bien qu’il en est différemment. Mais pour que la révolution puisse advenir comme création, comme diffusion d’une signification subversive, comme évènement, il faut qu’elle soit poussée en avant en un projet conscient qui devra être reforgé, repris et dépassé en ce moment de fusion où tout se joue et où le nouveau, l’envol des possibles advient. Après vient un risque nouveau dans un voyage imprévisible mais avant il y a le moment où commence une partie nouvelle. Jeu ouvert.

 

Société secrète et de correspondance

 

  1. La révolution est donc d’abord le projet  des révolutionnaires eux/elles-mêmes, leur action, le regard avec lequel ils/elles scrutent tout ce qui est protestation, contestation, dissidence, lutte et résistance pour trouver et tisser les correspondances avec leur propre position, leur audace singulière, leur pari.
  2. Ce n’est pas une invocation dérisoire aux avant-gardes. C’est rigoureusement le contraire. Les révolutionnaires sont d’abord responsables d’eux-mêmes. Association libre de gens qui ont entrepris une conjuration contre ce qui est, ils s’adressent aux autres gens, exploités et dominés dans une perspective de rigoureuse égalité. Ils agissent dans le pari qu’ils sont capables d’entendre ce qui dans la société est révolte, antagonisme, résistance et qu’ils sont capables à leur tour d’être entendus par ceux-là mêmes qui portent des luttes. Franchir ensemble, d’un bond plein d’audace le précipice. La seule question qui compte fondamentalement pour nous, c’est la liberté en actes, l’entreprise têtue de la révolution. Pour elle toute médiation vaut. Il n’est point de mouvement révolutionnaire sans cette construction systématique de la rencontre, de la correspondance entre rebelles, du pari de cette fédération. Ce que nous parions c’est que dans la chaleur de la lutte, de la grève, de la manifestation, de l’insurrection, nous pouvons devenir proches, égaux dans le partage d’un même élan, communauté. C’est pourquoi aucune dictature provisoire n’est acceptable pour nous dans la période post-révolutionnaire même si nous savons bien que la question du pouvoir constituant, de l’instituant politique de ce moment doit être posée. La révolution est déjà, même de manière cahotante, imprécise, indécise, un moment du communisme possible, donc du communisme libertaire, de la démocratie radicale, directe immédiate, capable de fondre en communauté vers l’avenir tout ce qui est insubordination. La révolution peut forger, en un bond ou en une longue marche, une institution nouvelle où le pouvoir séparé est brisé et la médiation politique domptée. La diffusion et l’égalisation du pouvoir entre tous et toutes, désarmant les dangers permanents que le pouvoir séparé implique pour la révolution est à la fois un moment étoilé et un processus de travail politique.

 

Le biais, le démiurge et la torsion

 

  1. Donc qui dit révolution dit projet et lutte. Et qui appelle à la lutte entreprend d’étendre ce mouvement, ouvert parfois et plus souvent souterrain, d’aspiration à l’égalité, à la justice et à la liberté. Naturellement, toute lutte n’est pas révolutionnaire, immédiatement révolutionnaire. Ont raison celles et  ceux qui disent que le système peut se nourrir des luttes elles-mêmes, qu’il a une certaine plasticité face à l’antagonisme. Certes, ou du moins certes jusqu’ici. Mais ce n’est pas parce que le système dans sa plasticité peut intégrer la lutte comme moment de son développement qu’il serait le producteur ou le démiurge de ce combat. La lutte est d’abord. Elle dit le refus de ce qui est, de l’ordre. Elle dit donc sa volonté d’autre chose. Ni le Capital ni l’Etat, ni le Patriarcat ni la Bureaucratie n’acceptent jamais le non, le refus, l’altérité, l’unilatéralité des sujets en lutte et de leur communauté. Ou même, sur un mouvement de moyen terme, notre savoir biaiser. La torsion s’impose dans la lutte. Nous vivons une période où tout cela est particulièrement évident.
  2. Dans la lutte il peut y avoir parfois une orientation, une animation, un projet explicitement révolutionnaire. Mais il y a toujours un défi aux normes, aux statuts, aux règles, aux convenances, aux situations assignées. La lutte peut être le fait d’une insubordination qui s’éprend et s’enivre d’elle-même jusqu’à ne jamais vouloir s’arrêter. Ce furent souvent les fresques des merveilleux cycles italiens des années 60 et 70, dans un siècle précédent. La lutte enfin peut être autolimitée, explicitement ou implicitement compatible avec le système, ne frappant la gouvernabilité qu’à ses marges, refluant par peur du risque d’un déséquilibre imposé au système qui le collapserait et déterminerait l’entrée en jeu de sa concentration de violence. Il y a donc un risque seuil qui poserait la question du pari arrivé au moment le plus aigu d’un cycle de lutte et d’insubordination: le risque et le possible de la révolution. Mais toute lutte pour limitée qu’elle soit contient un point de fuite vers l’avenir. Elle ne fait pas changer le système de l’intérieur. Elle lui impose une torsion.
  3. Il faut être sur ce point lucide. On peut disserter longuement sur le pouvoir comme relation, comme implication imparfaite et parfois subvertie, comme jeu même. Rien de tout cela n’est faux. Le pouvoir n’est pas simplement une technologie et un faisceau d’appareils. Il irrigue la vie dans ses replis les plus intimes. Il se délègue il se diffuse, il métastase le corps social et se saisit de notre existence même. Entendons par là qu’il se saisit de ce que nous voulons faire de notre vie, même à l’instant. Il se fait partout des affidé-e-s et des complices. Il se donne pour recevoir en retour de la loyauté de l’aide, de la dénonciation, du silence ou alors des clameurs quand les foules hurlent avec les loups et que les nôtres ne sont qu’une poignée qui chemine, têtue, irréductible. Combien de minuits dans le siècle ?
  4. Certes le pouvoir est un rapport qui tente de capter/capturer mais il est d’abord, toujours, invariant, dans cette capacité de concentration de la violence, dans cet acte nu. Nous pouvons à juste titre poser que l’Etat est une entité contradictoire, porteuse d’un intérêt général manipulé et minoré, mirage, illusion d’optique et politique de l’illusion, culot d’un Léviathan bonimenteur, condensation d’un rapport de force complexe qu’il contribue à produire et qui le produit à son tour. Certes, mais l’Etat n’est jamais seul. Toutes les dominations font système, tous les commandements communiquent par d’évidents passages. L’Etat n’a aucun appareil que nous puissions transformer en contre-pouvoir, en pouvoir populaire, même dans ses institutions les plus marginales, placées à la marge effectivement et spectaculairement, du noyau dur de sa violence. L’Etat n’est pas un jeu de casemates que nous pouvons investir les unes après les autres. L’Etat est un territoire institutionnel, matériel et imaginaire, dans lequel nous pouvons porter la lutte en divers points. Nous pouvons mettre les institutions étatiques en jeu, en torsion plutôt. Nous ne pouvons jamais les conquérir et les transformer radicalement.  Il nous faut tracer en contre-pouvoir quelque chose d’unilatéral, quelque chose qui nous est propre. Fragilité et jeu du contre-pouvoir, saut de funambule sur la corde nue du double pouvoir.
  5. Notre pouvoir, dès ici et maintenant, est radicalement contre-pouvoir, équilibration qui tente toujours de se déployer en dissensus, double pouvoir courant au pouvoir constituant, même si le spectacle de l’institution étatique dans son unité et sa cohérence jette un voile sur les luttes qui lui disputent le sens et les outils de l’activité publique, de la production de biens communs, dans leur flux, dans leur qualité, dans leur sens. La santé, l’école, l’aide et la solidarité sociale, moins certes que la police ou l’armée, sont aussi des lieux traversés par des technologies de violence. En dernière instance, ces lieux parce qu’ils répondent à des besoins, à des flux de légitimité et à des éléments clés de l’institution sociale peuvent être plus facilement submergés par notre lutte que les forces de l’armée ou de la police. Mais il n’en reste pas moins qu’il faut les investir et les submerger, les transformer et que ceci ne peut être fait que depuis l’extériorité. Il faut l’unilatéralité, l’accumulation têtue de forces, la volonté d’alternative qui peut contenir la volonté et le désir de révolution.
  6. Seul le pari révolutionnaire a un temps de la conscience totale du possible, une possibilité d’accumulation explicite de puissance, une volonté clairement fixée de vaincre. C’est par cette volonté affichée, unilatérale, postulat et hypothèse vivante qu’il peut cheminer souterrain ou ouvert, secret ou avoué, clandestin ou insolemment public. La révolution a ce privilège d’avoir le seul temps explicitement politique qui se revendique et se projette au-delà de la clôture systémique de ce qui est. Et ce parce qu’elle est une totalité ouverte et la seule interprétation conséquente de l’aspiration dans les sociétés humaines à l’égalité, à la justice et à la liberté. Nous savons que cette aspiration est portée par des sujets sociaux, par des positions, par des groupes différents selon les époques. Mais elle est portée sans cesse. C’est une torche qui passe de main en main, une hypothèse de brasier qui s’actualise sans cesse, un rêve qui chemine, qui court et qui bondit, qui tombe, se rétablit et poursuit la route. La révolution est l’interdit permanent, la transgression publique ou clandestine et conspirative de l’ordre établi. Vouloir la révolution c’est vouloir la puissance, l’illimitation de notre propre liberté non pas dans la fermeture mesquine de l’individu bourgeois mais dans la communication de la collectivité émancipée qui porte les gens vers une auto-institution explicite de la société, dans une possibilité de considérer de manière lucide leur condition humaine.

 

Un coup d’avance défait et refait un lien

 

  1. Le réformisme est incapable et n’entend d’ailleurs pas répondre à cet élan d’illimitation. Et cependant, il n’est pas simplement une mutilation de notre élan. Il est de la vie. Il constitue sans doute par la conquête passée d’une certaine protection sociale, et donc d’une certaine prévisibilité des conditions matérielles de l’existence, le gage d’un projet abâtardi d’auto-détermination, la garantie d’une liberté revenue d’elle-même mais encore présente, accrochée aux aspérités de l’existence. Voilà pourquoi les classes populaires ont établi avec le réformisme des pactes forts qui constituent autant de seuils de loyauté dont elles ont tant de mal à se départir. Le réformisme est profondément biopolitique.
  2. L’insubordination, même si elle est longue et renouvelée, même si elle appelle l’alternative, ne peut pas faire de cette aspiration à l’émancipation illimitée un facteur politique. L’insubordination est brasier qui parfois se consume lui-même, parfois s’éteint, parfois s’étouffe, y compris de colère, y compris de rage. Au fond l’insubordination chemine toujours mais trouve dans sa temporalité fragile et provisoire sa limite immanente. Certes, l’insubordination revient sans cesse, elle est irréductible mais elle n’est pas productrice d’une systématique stratégique. Dans son mouvement, réduite à elle-même, elle donne toujours au pouvoir, au système, un coup de rattrapage, donc un coup d’avance, un joker qui restitue à la domination la systématique de la guerre, l’initiative stratégique. Il nous faut la politique, forgée dans les luttes, riche des pratiques, tressant la pensée, le discours, le combat, capable de ce fait de savoirs nouveaux. Nous ne sommes ni dans les îlots ni dans les interstices. Encore moins dans la quête paroxystique d’une zone formellement libérée un instant pour être aussitôt reprise par l’Etat et expropriée de la seule richesse qu’elle puisse revendiquer, celle d’un signe dont les sens, parce que multiples, lui échappent. Nous sommes dans une poussée têtue théorique, politique, stratégique. Chaque interstice est un enjeu pour appeler des routes nouvelles non le temps suspendu d’une oasis.
  3. Nous disons aussi que l’insubordination et le réformisme sont des figures de la lutte qui pourraient paraître indépassables et irréductiblement liées. D’un mot, social-démocratie et plèbe. Pour que le lien soit tranché, il faut une politique révolutionnaire. Le réformisme n’est pas simplement ou n’est plus cette illusion qui voudrait que par l’accumulation de transformations partielles dans un temps ouvert on puisse radicalement changer les choses, faire advenir une institution nouvelle. Dans les faits, le réformisme a été, parce qu’il a vaincu provisoirement les tentatives révolutionnaires, une illusion effectivement efficace. Il a produit de la vie. Le réformisme a été une création historique porteuse de possibles nouveaux mais sans périple. Le réformisme ne parvient jamais, évidemment, à épuiser le mouvement vers l’émancipation, l’insubordination, le pari révolutionnaire. Mais il parvient à contenir tout cela, à conjurer le risque. En ce sens, le réformisme a toujours été différent de la bourgeoisie tout comme l’Etat dans son apparence est une instance différente et relativement autonome face à l’intérêt brut, à la culture, à l’unilatéralité des classes dominantes. Le réformisme est un élément politique actif ou du moins l’a été dans les pays du centre. Il le demeure dans certaines zones de la périphérie, notamment en Amérique Latine. Le réformisme est un processus de travail politique qui fait changer les consciences et les positions, suscite l’intégration des élites populaires aux appareils de pouvoir, promeut un groupe social d’encadrement, une bureaucratie au capital politique et culturel particulier. Il transforme donc le bloc dominant.
  4. Mais le réformisme n’est pas que cette continuité. Il est tout autant brisure et rebondissement. Cette vie interroge. Innovation et doute. Il connaît des trous noirs, des chutes radicales de tension qui le mènent parfois jusqu’à l’immolation. Telle est l’histoire de la social-démocratie devant la première guerre mondiale ou le fascisme. Cette bureaucratie aujourd’hui ne constitue plus une politique qu’au prix de la déclinaison du moins pire face à ce pire fondamental qu’est le capitalisme à visée totale que nous connaissons. Ce groupe d’encadrement peut muter ou mourir. Pour l’heure, il mute.
  5. Tout d’abord, la globalisation capitaliste et la construction rapide d’un capitalisme à visée totale, liquide les éléments d’émancipation nés des révolutions démocratiques, de l’action du mouvement ouvrier classique et des mouvements sociaux au profit d’une société de conformisme généralisé, d’oligarchie libérale, de privatisation des existences et à moyen terme de possibles dictatures rampantes. Ce capitalisme suppose un mouvement de recomposition de la bourgeoisie classique, de ses appareils d’encadrement et de commandement. Ceci vaut pour l’Etat, l’aire étatique et pour le capital privé lui-même. De nombreux canaux de communication s’ouvrent entre ces structures nouvelles de la gouvernabilité et les bureaucraties réformistes social-démocrates, écologistes et parfois néo-communistes. La bureaucratie classique du mouvement ouvrier devenue appareil social-libéral génère une composante d’entrepreneuriat nouveau et un investissement supérieur des zones de gestion, d’encadrement et de commandement traditionnellement dévolues aux élites de la bourgeoisie classique et de ses groupes sociaux alliés. Donc le passage d’une autonomie relative à une pleine intégration dans un bloc dominant en restructuration constitue le premier trait de cette social-démocratie nouvelle.
  6. L’élément précédemment évoqué provoque un puissant effet d’entraînement sur les pratiques et les perspectives de la bureaucratie classique de la gauche institutionnelle, encore liée à l’encadrement et au contrôle des classes populaires. Les liens entretenus avec celles-ci deviennent progressivement moins importants, mutent en obstacles face aux possibilités ouvertes par cette période nouvelle. Du coup, la tentation d’accepter la transformation en un pur appareil répressif d’encadrement devient infiniment plus forte. C’est une déclinaison des fameux trous noirs dont nous avons précédemment traité.
  7. Pour évaluer le processus historique en cours il faut tenir compte également de la composition nouvelle du salariat avec la montée en force d’une intellectualité de masse. Le salariat tel qu’ici désigné est un prolétariat de la production sociale, de la production de la vie.
  8. Entre le moment historique de l’affirmation de l’intellectualité de masse et la généralisation d’une offensive destinée à la déqualifier, à la fragiliser et à la précariser, il y a cette période durant laquelle cette figure nouvelle se réfère au réformisme classique, social-démocrate, ou nouveau, l’écologie politique. L’intellectualité prolétarisée a ancré dans une situation salariée encore relativement favorable la conviction qu’une conflictualité auto-limitée pouvait suffire pour maintenir son statut et que les éléments d’émancipation pouvaient être trouvés dans une société soi-disant civile formellement émancipée dans certains aspects de la vie quotidienne et plus perméable à la mobilité. Cette illusion de la mobilité est d’ailleurs confortée par la restructuration de l’encadrement et de l’entreprenariat subalterne que la globalisation capitaliste a suscitée. Mais voici que nous nous trouvons face au moment de vérité historique où (comme en d’autres temps le taylorisme contre l’ouvrier de métier) le capital a décidé de briser ces figures trop autonomes, trop fortes de leur qualification, trop incontrôlables et trop chères.
  9. La crise de la social-démocratie classique ou nouvelle va s’aiguiser dans la rupture possible entre cette intellectualité de masse et sa représentation politique. Elle sera d’autant plus forte que le capitalisme que nous connaissons réactive des dominations du long cours historique (patriarcat et oppression de genre, xénophobie, apartheid contre des groupes et des peuples) pour pouvoir maximiser sa valorisation et sa domination. Du coup, l’ouverture plus ou moins spectaculaire de la société « civile » se réduit, se rabougrit au profit d’une revitalisation d’éléments matériels et symboliques des fondamentaux de la domination.
  10. Nous n’allons pas traiter ici des pays de la périphérie mais de ceux du centre. La régulation fordiste et son architecture de compromis a été détruite progressivement dans un mouvement qui est sans retour. Nous commençons à parler d’une régulation nouvelle, portée par une tension nouvelle elle aussi : l’illimitation, le capitalisme à visée totale. Nous entendons par là que le capital déploie une systématique de guerre sociale visant à la réduction des obstacles qui s’opposent à la fois à sa valorisation et à la reproduction élargie de son pouvoir, en quantité, en qualité, en intensité. Les anciens compromis sont donc investis, ruinés et détruits au bénéfice d’un mouvement général de « déprotection », d’atomisation, de privatisation de l’existence. L’existence doit devenir, pour les dominés-es, mobile, fragile, imprévisible. Le capitalisme à visée totale détermine un état d’urgence permanent qui ne peut fonctionner sans une soumission tout aussi permanente. La soumission sous le capitalisme total doit être explicite. Elle exige l’allégeance, le consentement, l’acceptation ritualisée que rien d’autre n’est possible que ce que le pouvoir prescrit.
  11. La tendance du système est de forcer les gens à une mobilisation totale en réduisant le droit à l’existence à un pur socle de survie donc à liquider toutes les garanties, à rompre toutes les protections, les solidarités, les mutualités de la période historique précédente. Ce mouvement se double d’un redéploiement des dominations lourdes du passé si bien que le mouvement de « déprotection » opère en alliage avec le reconfiguration des hiérarchies sociales et culturelles, des relations et des valeurs que les mouvements d’émancipation et les révolutions démocratiques et sociales étaient parvenues à ébranler. Naturellement, ce n’est pas d’une copie ou d’une translation qu’il s’agit mais bien d’une re-création qui aspire et inscrit le passé (patriarcat, xénophobie, colonialisme, racisme, peuples et gens en trop) en le compatibilisant avec les formes nouvelles de la gouvernabilité

 

Figures inversées de l’ivresse

 

  1. Nous n’allons pas discuter ici des possibilités de consolidation d’une régulation nouvelle de ce type. Rapidement pourtant, on peut dire que cette poussée est ivresse, illimitation donc catastrophe possible, trou noir du système. Mais il n’y a pas de retour en arrière possible à partir d’une démarche endogène. II n’y a que l’extériorité au système, ce qui est en séparation avec lui (la lutte, l’insubordination, l’élan ou le mythe révolutionnaire, la distance par rapport à l’Etat) qui peut dompter puis liquider l’ivresse des maîtres. C’est l’enjeu de la période historique qui s’ouvre. Hors cela, il n’y a que l’hypothèse de la « barbarisation », du mouvement de la barbarie rampante comme tension du capitalisme à visée totale.
  2. Le capitalisme à visée totale tend à ruiner les obstacles à sa valorisation économique et à sa reproduction politique élargie. Entendons par reproduction politique élargie la recomposition du pouvoir de commandement et de l’aire étatique ainsi que le mouvement relativement autonome de rupture étatique qui accompagne la tension illimitée de la valorisation proprement capitaliste, économique et organisationnelle. Elle induit une diffusion profonde et accélérée des facteurs de chaos, une crise des significations et des valeurs qui semblaient définir jusqu’ici un point de vue humain général, une crise de l’institution sociale, une crise écologique.
  3. Faisons quelques hypothèses sur le problème de la relation pouvoir-domination-assujetissement. On parle beaucoup de la période comme celle d’un système de domination captant l’intelligence, l’affect, l’émotion, les sentiments, les relations, la vie même des dominés-es pour assurer la valorisation et le commandement des dominants. Derrière ce mouvement il y aurait une intériorisation de la domination elle-même, un assujettissement intime des dominés-es. Cet assujettissement serait d’autant plus fort que le lien de confiance (valeur inversée) tissé avec le maître au prix du consentement constituerait la première forme, ou la forme déterminante, en dernière instance, de la sécurité.
  4. Le pouvoir comme relation / l’assujettissement comme rapport intime / la captation en quelque sorte consentie, au moins partiellement, de la vie par les maîtres / la crise de l’unilatéralité des dominés-es au profit d’une présence totale des dominant-e-s, capable de concentration, de déploiement, de colonisation, de capillarisation de la domination, voilà ce qui serait en gésine. Donc le dépassement possible de la domination comme discipline, le démantèlement de l’extériorité des dominés-es, la réduction de l’insubordination, telles seraient les données essentielles d’une situation fermée sur elle-même, définitive. Au mieux quelques interstices.
  5. Ce point de vue n’est pas le nôtre. L’assujettissement n’a rien d’intime. II est social, généralisé. Comme consentement démultiplié pour tous-tes il est un spectacle saturé de violence, et pas seulement de violence symbolique. II n’est pas intériorisation d’une relation supposant quelque part de complicité, pas plus que le processus de captation de notre vie au profit de la valorisation n’est médié par un schème relationnel qui, dans une intensité donnée,  contiendrait la violence en une intériorisation  de l’obéissance consentie. La captation est contrainte, la coopération obligée, La violence socio-politique, organisationnelle est symbolique et matérielle. La discipline est première. En première ligne aussi la rétorsion, la menace, la violence, l’insécurité diffuse et actualisée sans cesse, diffuse et pointue en même temps, dans chaque séquence de vie.
  6. L’insécurité est saturée d’une construction systématiquement spectaculaire de la rareté. Qui ne s’ouvre pas intimement et publiquement à l’assujettissement le plus serré, à la captation, à l’exhibition normée de soi, à l’offre codifiée au maître, est promis à la violence et à la rareté. Mais en fait, il/elle est désigné-e dans le mouvement même (au moment même) où il/elle consent à l’assujettissement. Et la violence rituelle, symbolique,  s’inscrit en lui / en elle jusqu’à le/la détruire ou le/la flétrir. L’assujettissement n’est donc pas intime mais social et de ce fait il appelle à la fois la contrainte et le rituel de l’allégeance. Le consentement est toujours joué dans l’ordre de l’espace public tel qu’agencé par la domination. II n’y a pas de contrôle, d’intériorité sans dispositif et technologie de la domination, et sans le spectacle de ce dispositif, très précisément le rituel de l’allégeance.

 

Blasphème, ruse, conspiration

 

  1. Dans ce capitalisme à visée totale, prétendant commander à chaque moment et à tous les aspects de la vie, la domination se manifeste obligatoirement envers les dominé-e-s en une exigence d’allégeance codifiée dans ses  rites. Domination, pouvoir, impossibilité du souci de soi. Refuser d’accomplir ces rituels c’est naturellement entrer en insubordination. Aussi cette lutte porte-t-elle à chaque occasion une confrontation d’ensemble contre le commandement, même si elle ne s’exprime pas toujours ouvertement. Elle le fait souvent sous la forme du détournement, de la torsion, de la dissimulation, du double langage ou du blasphème, de la ruse et à n’en pas douter de la conspiration. Sous le capitalisme à visée totale la résistance se fait souvent clandestinement et il faut donc poser la question de son surgissement public.
  2. Le compromis fordiste a été vaincu par la conjonction des luttes de ceux et celles qui ont paru l’accepter pour en excéder ensuite les termes et la mesure, les proportions. L’antagonisme est porté par ce qu’on pourrait nommer une plèbe, gens et plus largement agencements de positions, désirs, aspirations, comportements, inconduites, tous éléments combattus par la violence du pouvoir, exclus dès l’origine du consensus malgré toute la plasticité possible des grands compromis. S’y ajoutait le combat des figures nouvelles notamment liées à la prolétarisation des intellectuels et une contestation généralisée des normes, des rôles et des statuts assignés.
  3. Le compromis fordiste a produit une certaine prévisibilité de la vie pour les dominé-e-s. Il y avait pour des classes subalternes - ou du moins cette partie d’illusion était-elle devenue une force matérielle pleine - une possibilité relative de penser l’avenir et de maîtriser quelque chose dans leur vie. Nous étions en quelque sorte dans une histoire entrebâillée – une interstice - qui permettait aux classes populaires de se doter d’un temps long de l’histoire et donc d’espérer la construction progressive d’un projet d’émancipation. L’encadrement réformiste et bureaucratique promouvait une transformation sociale partielle qui produisait à son tour des effets de seuil, des dispositifs de loyauté de fractions des classes populaires envers les appareils bureaucratiques et les compromis institutionnels. Le cours ultérieur de la lutte sociale et la transformation du capitalisme n’ont pas jusqu’ici liquidé totalement ces seuils de loyauté. On peut même dire que cette loyauté liée la transformation sociale dans le passé pèse sur la capacité à lutter des présent-e-s et dresse un obstacle de mémoire contre une insubordination ouverte.
  4. Sous le capitalisme présent, le temps de la transformation sociale avec la prévisibilité illusoire et spectaculaire du fordisme est liquidé au profit d’un temps de l’immédiateté, d’une vie clôturée au présent. Toute la prévisibilité tend à passer au pouvoir sauf s’il y a résistance. Il n’y a que la lutte et la stratégie pour donner aux dominé-e-s barre sur le temps de l’histoire et sur leur propre temps d’existence.
  5. Le capitalisme à visée totale doit être lu également comme une immense entreprise de déconstruction de toutes les luttes d’émancipations du passé, de saccage des strates d’émancipation qui au fil de celles-ci se sont accumulées dans l’institution de la société, dans sa culture, dans son imaginaire. Contre cette sédimentation des émancipations, le capital intervient avec un mythe : la construction d’un capitalisme de la mobilisation totale des dominé-e-s, l’ expropriation radicale de leur histoire et, paradoxalement, leur réinscription dans le temps long des dominations, mais avec une forme nouvelle dans son déploiement, dans son envergure, dans son usage.

 

Conditions du mythe

 

  1. Cette « désémancipation » ouvre des possibilités nouvelles pour la révolution et la lutte sociale. Nous voici entrés dans un moment où les différents mythes émancipateurs, en tant que représentation et dynamique d’une multiplicité de pratiques, peuvent trouver un alliage nouveau. Notre mythe à nous est celui de la révolution mais il en est d’autres qui répondent sans doute au passé d’autres constructions émancipatrices. De cela, de cette lutte entre émancipations et « désémancipation », naissent des processus de travail politique, des convergences possibles entre figures diverses de l’émancipation, des pratiques contre-hégémoniques. La clé d’une stratégie révolutionnaire, aussi modestes soient aujourd’hui nos forces et fragile le point de départ de notre faire, consiste à construire systématiquement le mouvement de ces convergences et à introduire la capacité propulsive et donc significativement dominante du mythe révolutionnaire. La révolution est un mythe qui éclaire notre faire et l’oriente. Elle porte une exigence politique même si elle ne revêt pas une valence stratégique immédiate.
  2. Convergence, rencontres, alliances et coalitions, mettant en communauté les émancipations, les liant l’une à l’autre, infiniment. Il faut entendre par là que la rencontre et l’alliance des émancipations passées avec l’exigence présente de libération passe non par la détermination d’un sujet unique du processus révolutionnaire, ou même d’un sujet dominant en dernière instance, mais bien par un travail de reconnaissance mutuelle entre les positions dominées. Cette reconnaissance ne peut s’effectuer que par médiation d’un terme tiers, le mythe, le projet et le programme de la révolution qui vaut entre nous serment car nous y jouons mutuellement nos vies. Cette reconnaissance mutuelle des positions entraîne notre propre transformation, notre rupture autant avec la soumission qu’avec ce que l’aire étatique et le commandement capitaliste entendent nous déléguer de pouvoir sur d’autres. Le serment entre nous inaugure le désassujettissement. L’entraide la forge. Bien avant que la révolution advienne, elle nous rend déjà libres par son exigence de lutte et de puissance, par sa fraternité/sororité, par la communauté qu’elle forge en étendant nos amitiés.
  3. Ce désassujettissement dévoile une des racines de la construction du mouvement politique révolutionnaire : la mise à distance de l’Etat, la séparation systématique et raisonnée d’avec le pouvoir séparé. Notre lutte est naturellement une lutte contre la domination, en général, une confrontation permanente avec les dominations de la longue période historique, avec le capital, l’ordre, l’Etat.
  4. Il n’y a qu’un seul bloc dominant avec des polarités diverses : encadrement, contrôle, commandement, valorisation. Le système de domination est un, organisant autour de l’Etat l’ensemble des appareils d’encadrement et de commandement. Pourtant, en même temps, l’Etat apparaît comme un pouvoir séparé de la société, spécialisé, trônant au-dessus d’elle, défendant ce que nous pourrions nommer rapidement l’intérêt du capital en général et les conditions nécessaires au maintien et à la plasticité des sociétés de domination et d’exploitation. L’Etat est un centre de production de lien social, de consensus, de « biens publics », de stratégie de développement, de tissu de soutien à la valorisation capitaliste. Ceci l’amène naturellement à pouvoir différer des intérêts particuliers et contingents de tel groupe dominant ou de tel autre. L’Etat est capable d’intégrer et de dévier la pression des classes populaires pour en faire un élément de permanence, de reproduction ou de développement de la société instituée. Il est à ce titre à la fois expression de l’intérêt général et monopole de la violence légitime. Souveraineté si l’on veut.
  5. C’est en effet sur ces bases qu’il faut lire le monopole de la force et de la souveraineté qu’il revendique. L’Etat est, face à la désarticulation possible de l’ordre, le garant d’une capacité de concentration de la violence. Il porte la capacité d’imposer une nouvelle donne, de se transformer lui-même face à l’insubordination, d’édicter de nouvelles règles du jeu. C’est ce que l’on peut appeler les ruptures étatiques. La relative autonomie de l’Etat face aux classes dominantes et l’originalité de son point de vue expliquent aussi que nous ayons à lui livrer une lutte particulière. Toute révolution qui aboutit à l’institution d’un pouvoir séparé nouveau recyclera l’appareil d’Etat ancien.
  6. L’Etat nourrit avec ses administré-e-s, ses citoyens-ennes, une relation spécifique. Ce que l’Etat semble produire est notre propre faire. Et pourtant les prestations de l’Etat et l’Etat lui-même nous apparaissent comme quelque chose d’étranger qui nous encadre, nous gouverne et nous domine. L’eat met à notre disposition des biens matériels et symboliques dont nous lui serions redevables. Nous serions en dernière instance ses obligé-e-s et ses client-e-s. Le système veut nous contraindre  à être face à l’Etat dans une relation d’aliénation et de fétichisation. Ceci explique l’illusion puissante et en partie matériellement fondée que l’Etat produit du commun et que l’occupation de l’Etat permettrait de maîtriser et de gouverner cette production. S’ajoute à cela l’illusion tout aussi puissante que le point de vue général de l’Etat traduirait l’existence d’un appareil neutre, au-dessus des conflits, également utilisable par toutes les factions qui animent la lutte politique institutionnelle, encadrant cette lutte par des normes d’intérêt général. C’est naturellement faux. L’Etat n’existe que par cette relation d’expropriation et de retournement contre nous-même de notre faire. Et c’est cette pratique-là qu’il importe de se réapproprier pour l’émanciper. Il faut se séparer de l’Etat pour construire systématiquement une politique de libération. Mettre au premier plan notre auto-valorisation, notre puissance séparée, ouvre la voie à notre pouvoir constituant.
  7. C’est par cette démarche qu’il faut reconnaître l’action directe. Elle postule radicalement qu’il n’y a dans la société, dans les institutions, aucun point de vue neutre, impartial, transcendant les intérêts affrontés des dominant-e-s et des dominé-e-s. Qu’il n’y a aucune institution et aucun principe qui pourrait nous rendre justice, aucun droit qui codifie notre droit et qu’en ce sens-là tout pour nous doit être puissance, poussée illimitée de nos luttes, de nos aspirations, de nos revendications, sur chaque point où nous entrons en rapport avec les dominants, jusqu’à la révolution.
  8. Il y a toujours dans les luttes de l’action directe, de l’insubordination, de la révolution aussi parfois. Même quand il n’y a pas de manifestation politique explicite de ceci, il y a une sorte d’anarchisme spectral, sombre ou solaire tour à tour, parcourant l’antagonisme sans être jamais durablement battu mais sans l’emporter jamais non plus. Il faut faire de cela une politique de libération.
  9. Et nous savons bien que ce mouvement n’est pas assuré. Qu’il est au contraire imbriqué dans un autre qui est celui décliné de la médiation, du limité, du pari sur un terme long qui permettrait l’évitement du risque ou l’efficacité certaine. Nous n’avons pas ici le temps de développer tout cela. La bureaucratisation des mouvement d’émancipation et non pas seulement du mouvement ouvrier dérive de la rencontre puissante entre la reproduction du fonctionnement général de ce qui est même quand on lutte (partout, dans la vie quotidienne, au travail, face à l’Etat, y compris dans la capacité de transformation effective de la société et de la vie…) et la tentative permanente d’éviter le risque de la liberté, de s’assurer l’efficacité, en se projetant dans la déclinaison d’une émancipation subordonnée à l’efficacité et à la puissance illusoire des technologies étatiques et capitalistes.
  10. Cette lecture de la révolution a été dominante. Faire de la politique dans le risque implique de jouer avec elle pour la transformer et/ou la briser car elle transformable et « brisable ». Le renoncement au besoin et au désir de révolution ne relève jamais d’un mouvement pur mais se manifeste comme une entité contradictoire que l’intervention politique des forces de lutte peut conditionner, contenir et vaincre. Il faut pour cela prolonger l’événement, maîtriser processus, passer du moment inaugural à la longue marche car la révolution induit une redistribution des cartes du pouvoir et donc la possibilité d’une série de paris et de risques alors même que s’amorce et se consolide le pouvoir constituant. Telles ont été presque toutes les révolutions du passé.
  11. La possibilité qu’une lutte en appelle à l’émancipation est toujours présente. Elle a constitué pour le mouvement social-démocrate ou communiste une tension indépassable. Elle a traversé toutes les tentatives de libération. C’est une tentation qui fait qu’à un moment les bases les mieux cadrées deviennent plèbe, cherchant à s’évader de leurs propres appareils, à excéder les catégories de pensée dont les bureaucraties jouent pour prescrire le possible. Surgit la volonté irrépressible d’ouvrir le jeu, l’émotion. Ce processus de désaffiliation à l’égard des bureaucraties est sans doute en train de se produire aujourd’hui, alors que nous sommes apparemment si loin du continent révolutionnaire. Naturellement, dans la lutte politique et a fortiori dans la crise révolutionnaire ce qu’est la gauche étatiste est toujours déterminé (la réciproque est vraie) par ce que le mouvement des luttes formalisé ou spectral déploie comme puissance et comme autonomie. Dans cette possibilité de démocratie radicale, un mouvement anarchiste fort renforce la visée de libération des classes populaires. Il corrode les appareils. Il borne et conditionne leurs possibles. Un anarchisme faible, spectral, réduit dans sa puissance, minore la possibilité de la libération. Telle est au fond la leçon de toutes nos défaites passées. La construction d’une politique et d’une stratégie est première. Elle seule permet de lier à l’ivresse de l’instant la pleine puissance du périple.
  12. Il faut penser la conquête des majorités sociales. Celles qui sont dans le délaissement et le trouble que produit la crise de la gauche classique, celles qu’encadre encore aujourd’hui la gauche institutionnelle. La construction politique de la majorité sociale détermine l’hypothèse de la révolution. Elle ouvre à nouveau la question de la liberté d’expérimentation dans la longue marche révolutionnaire, dans l’accumulation des luttes, dans les avancées partielles de l’émancipation. La question du caractère ouvert et pluraliste du projet révolutionnaire et celle tout aussi incontournable de la construction du processus de travail politique post-révolutionnaire appelle l’anarchisme social à déployer sa capacité d’intervention et son ambition d’hégémonie comme porteuses de la cohérence d’un projet d’égalité communiste et de liquidation systématique (et non de dépérissement) de tout pouvoir séparé. Cette question est dans la révolution comme elle est ici et maintenant déjà dans n’importe quelle lutte.

 

 

 

Ecrit par un autre