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De l’anarchisme à la gauche libertaire

L’anarchisme a toujours eu de fortes insertions dans les mouvement sociaux, dans les luttes des tra­vailleurs/euses, mais aussi une pré­sence significative dans d’autres combats, pour l’émancipation des femmes et 1’égalité, sur le terrain anti-colonial et anti-impérialiste, sur le logement et le territoire, sur la condition carcérale ou dans l’inter­vention sur le terrain artistique. Finalement, l’anarchisme est à la fois un mouvement révolutionnaire et un mouvement qui a une capacité d’animer des luttes pour des change­ments plus immédiats, pour des réformes sans être pour autant réformiste.

 


Quel monde en quel instant?


Ce qui avait été la doctrine majoritaire du mouvement révolutionnaire, le marxisme-léninis­me, est mort. Nous sommes également dans une période 0ù depuis des années, se dévelop­pent des cycles de luttes très importants, des luttes ouvrières auto-organisées dans les pays qui nous entourent, des expériences de syndicalisme radical et démocratique, des combats dans divers secteurs du mouvement social. En même temps, nous nous ne voyons pas d’horizon politique pour ces luttes, pour trois raisons au moins:
la perspective révolutionnaire semble s’éloigner dans les sociétés industrielles du centre qui sont les nôtres (et ailleurs aussi, sauf quelques exceptions notables dont celle du mouvement zapatiste); si quelque chose qui se recompose à gauche, pour parler de manière générale, ce quelque chose s’oriente souvent et situe l’essentiel de son activité sur le terrain institutionnel, reproduisant du même coup les rap­ports traditionnels de délégation que la gauche d’Etat a toujours sus­cités; les recomposi­tions à gauche profitent peu pour le moment à des forces radicales ou révolutionnaires et entre autres à des forces libertaires; la social-démocratie, même si elle est usée jusqu’à la corde par sa pratique gouvernementale, a une capa­cité de réinscription politique énorme.
Ce contraste est fort. D’un côté il y a des luttes auto-organisées qui ont une grande capacité à rompre avec les appareils, de l’autre, il n’y a pas de perspective de changement social qui semble s’affirmer en liaison avec ces luttes. Au contraire, elles apparaissent souvent comme sectorielles, limitées, auto-référentielles.


Libérer la révolution?


Pour nous libertaires, à la fin des années 80, la mort du référent “léni­nisme”, que nous avions combattu théoriquement et pratique­ment -une longue lutte dans laquelle des centaines et des milliers de camarades ont laissé leur peau devant les pelotons d’exécution, dans les prisons ou dans les camps de concentration -nous semblait pou­voir libérer l’hypothèse de la révolu­tion ou du moins l’espoir révolution­naire pour d’autres tentatives, pour d’autres conceptions et d’autres valeurs. Et dans une certaine mesu­re, il y a eu quelques petites choses en ce sens. Ici aussi le Chiapas est exemplaire. Significatifs aussi, l’affirmation dans certains courants de type néo­communiste ou dans certaines forces d’extrême-gauche d’éléments d’une culture politique nouvelle, soucieuse de promouvoir une démarche démocratique radicale intégrant l’auto­activité des gens, reconnaissant le pluralisme, suscitant l’autonomie. Au moins formellement. Mais le formel sur ce terrain est essentiel. Ce sont des choses positives, mais on doit les mesurer avec attention et une certaine réserve. Dans les milieux “anars”, nous avons un peu l’habitude, triomphaliste et donc détestable, de dire: “l’agonie du léninisme, l’échec des socialismes réels, la déconfiture des gau­chismes bolche­viques ou bolchevisants nés ou consoli­dés dans 1’ après 68, prouvent une fois encore que nous avions raison”. C’est une vieille caractéristique du dogmatis­me anarchiste d’affirmer qu’il a tou­jours eu raison: raison dans la Première Internationale, raison après le Première Internationale, rai­son à la Révolution russe, et raison depuis toujours ...


Contre un anarchisme
de la pensée unique


On pourrait presque rétorquer à ces dogmatiques, tenants à leur manière d’une pensée unique, que l’anar­chisme est une raison qui, de défaite en défaite, confirme sa capacité cri­tique mais perd de sa capacité à peser sur la scène politique et socia­le. Je crois que cela appelle un peu de réflexion. L’échec du léninisme, la défaite du modèle autoritaire de changement social, n’entraîne auto­matiquement ni une victoire de l’anarchisme, ni l’affirmation d’une nouvelle conception de la révolu­tion, de la lutte sociale, de l’émanci­pation des femmes et des hommes dans nos sociétés. Un espace est certes ouvert pour 1’espoir et le désir de révolution dans nos sociétés mais il nous manque des outils théoriques et pra­tiques, il nous manque une envergu­re et une volonté politiques pour le combler.


Autocritiques


C’est je crois, à partir de là, qu’il faut poser une première question un peu provocatrice: “l’anarchisme est­il un primitivisme politique?”. En d’autres termes, l’anarchisme est-il encore capable de rendre compte de l’évolution des sociétés, de l’évolu­tion des contradictions qui traversent et organisent ces sociétés, de l’évolution des luttes que ces sociétés génèrent, à partir de leurs contradictions sociales?”
Je pense quant à moi que l’anarchisme n’est pas un primitivis­me, qu’il peut apporter un certain nombre de choses aux luttes pour l’émancipation, pour la liberté. Pas tout seul, pas de manière exclusive ou dogmatique, mais il peut appor­ter des choses à une conception, à une pratique et à une théorie du changement social révolutionnaire dans les sociétés modernes.
J’insiste immédiatement sur le terme “révolutionnaire”. Quand nous parlons de transformation révolutionnaire, nous entendons un changement de l’institution de la société, de la direction de son déve­loppement, des mécaniques de son fonctionnement, de ses valeurs en termes philosophiques, moraux, cul­turels, et non pas simplement l’image, aujourd’hui dépassée, des soirs d’insurrectior et des lende­mains qui chantent.
Si les insurrections, telles qu’on les concevait il y a encore 50 ans, par exemple dans la révolution espagno­le de 1936, avaient dû vaincre, elles auraient vraisemblablement triom­phé depuis longtemps. Il faut com­prendre le mot révolutionnaire par ce dont il est essentiellement porteur: le mouvement par lequel se fait le changement d’institution de la société, c’est-à-dire la manifestation croissante de la volonté d’hommes et de femmes qui appartiennent aux groupes sociaux dominés de prendre en main leur vie et donc de changer les bases sur lesquelles fonctionne la société dans laquelle ils vivent.
Je ne sais pas si cela conviendra à nos dogmatiques mais je crois que nous avons là un socle pour construire une politique qui ait une vocation de rassemblement, d’action large, d’intervention forte dans la société.
Deuxième question importante: “avons-nous aujourd’hui, étant donné les maigres forces du mouvement libertaire dans les différents pays, nos maigres acquis, nos liaisons limitées avec les mouvements et les luttes, la capacité de faire des pro­positions, d’animer, de pousser en avant ce qui, dans les contradictions de cette société, nous semble être aller vers le changement révolution­naire?”


Modernité de l’anarchisme


Dans la vulgate marxiste-léniniste, qui est de mauvaise qualité, on avait l’habitude de disqualifier l’anarchisme comme une idéologie correspon­dant à des couches marginalisées ou lumpenisées de la société. Souvenez-vous des paroles de Lénine et de Trotzky, dès les pre­miers jours de 1918, qualifiant nos camarades russes d’”anarcho-bandits”. Finalement, que reste-t-il du mouvement anarchiste dans la mémoire historique la plus banale? Très souvent on parlera de la Bande à Bonnot et des quelques malheureux qui avaient entrepris de renouveler l’art de l’expropriation en utilisant pour la première fois des automobiles...
Bien entendu, l’anarchisme ce n’est pas cela. Il n’est pas non plus, contrairement à ce qu’on a dit trop souvent, lié à des couches ou à des groupes sociaux en déclin dans la société. Si vous considérez par exemple la polémique de Marx avec Proudhon, ou les débats postérieurs entre marxistes et libertaires ou syn­dicalistes révolutionnaires, on entend dire souvent: “l’anarchisme représente les fractions les plus arriérées de la classe ouvrière” ou “l’anarchisme représente des frac­tions qui vont disparaître, écrasées par le développement du capitalisme et qui en conséquence se révoltent au nom d’une conception qui est finalement réactionnaire”.
Pour quiconque connaît un peu l’his­toire de l’anarchisme, ces choses sont évidemment des erreurs grossières ou des versions idéologiques de la réalité. L’anarchisme a été très souvent lié, à peu près toujours dans un certain nombre de pays, à ce que j’appellerai les sujets sociaux de la modernité. Par exemple, au début de ce siècle, ce sont les ouvriers et les ouvrières aux Etats-Unis présents dans les formes les plus modernes de la production, dans les premières grandes usines qui emploient des chaînes de montage, dans les pre­mières productions de grande série. L’anarchisme en Allemagne, durant les premières années 20, est lié aussi aux ouvriers des industries les plus modernes, la chimie et l’électrochimie. L’anarchisme en Espagne domine dans les grandes et modernes concentrations indus­trielles du pays. Aujourd’hui lorsque nous refaisons, avec un peu de temps, l’histoire cet anarchisme-là, nous nous apercevons, par exemple, que la grande percée de la CNT espagnole dans le monde du bâtiment dans les années 1930, est liée, non pas aux ouvriers et aux artisans de la traditionnelle organisation du travail, qui eux sont des sociaux­démocrates, des étatistes, mais aux ouvriers qui arrivent dans les grandes compagnies de construction modernes, aux ouvriers qui incarnent le moment le plus moderne du capitalisme espagnol. Cela est important à dire : l’anarchisme est dans la modernité sociale, en tout cas jusqu’aux années 1920. Il est bon de le réaffirmer par rapport à ce que le léninisme nous a obligé à avaler et à justifier durant un grand nombre d’années.


Autour de nos échecs


A partir de là, on pourrait se deman­der comment, nous qui avons à un moment donné incarné pour un temps - à une échelle de masse, passez-moi le mot - l’espoir d’un changement révolutionnaire et libérateur dans les sociétés, qui avons fait un certain nombre de tentatives révolutionnaires qui ont échoué - il faut bien le dire, et, au mieux, nous pour­rons nous en justifier - comment pouvons-nous aujourd’hui nous refonder? C’est-à-dire affronter des sociétés, des appareils de commandement, des structures de pouvoir qui sont fondamentalement différentes de celles dans lesquelles l’anarchisme était inscrit en tant que mouvement social de rupture, en tant que mouvement de masse? C’est pour nous en même temps une question et un défi. Une question qu’il ne faut pas ignorer, d’autant plus que s’il y a une réactualisation des thèmes, des pratiques, des désirs et des référents de la pensée libertaire depuis les années 60 jusqu’à nos jours, nous nous rendons compte que - sauf quelques exceptions fort honorables et je pense à nos camarades espagnols mais pas seulement à eux - non seulement l’anarchisme organisé est composé de groupements ou d’organisations petites, mais il est de surcroît souvent stéri­le, sectaire, incapable de prendre en compte la tâche de sa propre refon­dation.
A quoi servent les libertaires?
En général les libertaires non dogmatiques - il y en a passablement mais ils/elles ne représentent pas la totalité de la famille - ne sont pas des gens qui tentent de placer des cartes. Ce sont plutôt des militantes et des militants qui tentent de travailler avec d’autres gens, à partir d’un certain nombre d’idées, en animant un certain nombre de pratiques, en donnant vie à un certain nombre de valeurs. Et ceci recoupe avant tout la capacité de diffuser des référents et des pratiques qui se mul­tiplient et irriguent le mouvement social.
J’insiste sur cette question également en disant qu’il y a un rôle spécifique de l’organisation des libertaires, qu’il y a une relative autonomie du politique face aux luttes, du théorique et de l’intervention coordonnée de l’organisation politique par rapport au mouvement social. Ceci ne signifie pas que le mouvement social est subalterne par rapport à l’organisation politique mais bien que nous avons deux dimensions constitutives d’une même réalité.


Sources historiques de l’anarchisme social


Disons quelques mots des sources de ce que l’on peut appeler l’anarchisme social moderne. Là aussi, dans la vieille dogmatique anarchiste, il y a une espèce de tradition qui veut que l’on remonte sans cesse plus loin dans l’histoire pour trouver des anarchistes. On dira par exemple “Lao­Tseu était un philosophe anarchiste” ou “les cyniques athéniens étaient des philosophes anarchistes” ou encore “telle ou telle révolte, par exemple les grandes révoltes serviles de la fin de la République romaine, était porteuse de valeurs libertaires”.
Je crois que le problème est complexe et qu’il faut se méfier de la transhistoricité donnée à une idée qui naît dans des conditions très précises.
Ce que l’on peut dire, pourtant, c’est qu’à mesure que la société bourgeoise moderne se développe et s’institue, depuis le Moyen-Age, nous voyons un certain nombre de mouvements sociaux qui sont, dans certaines de leurs conceptions et de leurs revendications, annonciateurs de l’anarchisme social moderne. Au long des siècles s’affirment des mouvements révolutionnaires qui en arrivent à refuser le pouvoir séparé, à critiquer la société de hiérarchie qu’ils subissent dans leur moment historique propre et qui entreprennent de construire des sociétés autres. Ces mouvements égalitaires, libertaires, opèrent souvent à partir d’une lecture religieuse du monde; ils ont pourtant des valeurs et même des éléments programmatiques qui nous sont extrêmement proches. Mais il est clair que l’anarchisme se configure comme mouvement politique dans une période historique qui va de la Révolution française aux révolutions démocratiques de 1848.


Anarchisme et démocratie


Grosso modo nous pouvons dire que l’anarchisme naît de la démarche, de la dynamique et de l’imaginaire des révolutions démocratiques qui s’affirment en Europe durant ces décennies cruciales. Pourquoi insister sur cette question des révolutions démocratiques et de leur rapport avec l’anarchisme? Là aussi nous souffrons d’un défaut, mais qui cette fois nous a été légué aussi par la vulgate marxiste. On nous a dit et répété que la grande révolution, la Révolution française, les révolutions de 1830 et les révo­lutions de 1848 étaient des révolu­tions bourgeoises. Cette caractérisation est partielle et fausse. Les révolutions de 1789 à 1848 sont des révolutions démocratiques. Ce sont des révolutions où la bourgeoisie affirme certaines choses et prend certes le pouvoir politique et la direction de la société, mais ce sont aussi des révolutions qui dépassent, et de très loin, la bourgeoisie, sa logique historique, sa culture et ses référents. Ce sont des révolutions dans lesquelles les sociétés s’auto-instituent explicitement. Ce sont des moments où les hommes disent “ce n’est plus Dieu, à travers le roi, qui donne les lois, ce n’est plus un prin­cipe extérieur à la société qui fonde la société, ce sont les hommes eux­mêmes qui se donnent leurs propres lois et font de la société ce qu’elle est.”
Cette irruption des masses, des gens, de la société dans l’institution de la société elle-même, est quelque chose d’essentiel. C’est par rapport à ça que nous voyons le peuple, dans la grande acception du terme ­la plus généreuse -, devenir acteur social et acteur politique. Les gens commencent à dire - ce qui est crucial - : “nous voulons que cette société soit ce que nous avons décidé qu’elle soit.” C’est le moment où des révolutionnaires demandent: “à quoi sert d’avoir fait disparaître 1’aristocratie des nobles si nous la remplaçons par 1 ‘aristocratie des riches?”. C’est le moment où l’on voit des valeurs, cruciales à nos yeux, s’affirmer à l’horizon de la société: les valeurs d’égalité, les valeurs de liberté, les valeurs de fraternité, les valeurs de démocratie radicale.
ll ne faut jamais oublier que le suffrage universel - que nous anarchistes critiquons à juste titre parce qu’il est limité par l’ordre de la délégation, configurant ainsi un pouvoir que l’on donne à des gens et qui devient ensuite incontrôlable ­ est un progrès gigantesque de l’humanité qui a été imposé par les piques des sections parisiennes de sans-culottes à des députés bourgeois qui n’en voulaient pas! La bourgeoisie n’a jamais été une classe partisane de la démocratie. Celle-ci est le résultat de l’intervention sur la scène politique et sociale des classes populaires. La démocratie est d’abord et avant tout une pratique sociale de la politique. En ce sens, je crois que lorsque nous parlons d’autogestion de la société et d’autogestion des luttes, d’une société où les hommes et les femmes soientnà mêmes de décider ce que la société doit faire, comment elle doit le faire et vers quoi elle doit tendre, nous sommes enfants de cette source-là.


Domination et démocratie


Il est évident que lorsque la démo­cratie s’institue comme régime et comme valeur dans la culture poli­tique de nos sociétés, le fait qu’exis­tent dans la société une classe de femmes et d’hommes, les plus pauvres et démunis, les plus niés et qui en même temps en font la richesse, révèle une contradiction immédiate avec ce que la démocra­tie prétend incarner. Et on peut en dire autant de la domi­nation et de l’inégalité, bien plus anciennes encore, imposées aux femmes. N’oublions jamais que, le premier mot d’ordre de celle et de ceux d’en bas, c’est la démocratie sociale! C’est donc aussi la république de l’égalité.
Le premier grand homme de l’anar­chisme moderne, Proudhon, malgré ses conceptions très limitées et même erronées sur bien des points ­ et je ne parle pas de la conception qu’il avait des femmes qui était ignoble ou même de ses positions sur la grève ou par rapport à l’ organisation de sociétés de résistance ouvrière destinées à animer des mouvements de lutte - a dit des choses essentielles sur la nécessité de contenir le développement de l’Etat comme pouvoir séparé en lui opposant des contrepouvoirs, et donc de rendre les hommes maîtres de quelque chose, maîtres associés de l’outil économique par exemple. Aujourd’hui, formellement, même le plus crétin des managers reconnaît qu’il n’est pas possible de faire travailler des gens qui sont totalement extérieurs à ce qu’ils produisent, qui n’ont aucune prise et aucun pouvoir sur ce qu’ils font. Cette percée proudhonienne, en terme de conception de l’autogestion économique, de théorisation de ce que le prolétariat de cette époque commençait déjà à organiser, en terme de mutualité, de solidarité et de libre association, est une chose essentielle.


L’apport bakouninien


Bien entendu, lorsque nous parlons de Proudhon, nous ne pouvons pas ne pas parler de celui qui est la pièce maîtresse, l’homme clé dans l’interprétation des mouvements sociaux profonds de l’époque, Michel Bakounine.
Avec lui l’anarchisme a franchi une grande étape, celle du politique.
Il ne suffit pas de proposer ou de donner le but idéal de la société, il ne suffit pas de vouloir d’une société sans dominés et sans dominants, il faut encore énoncer le chemin par lequel on y va, les forces sur les­quelles on s’appuie, les alliances que l’on peut faire, les médiations et les étapes d’un tel chemin. S’il y a un homme qui fonde à un moment donné, de manière privilégiée, une politique de l’anarchisme, cet homme-là est Michel Bakounine.
Un des plus grand marxistes all­mand, Karl Korsch, disait que Bakounine était certainement, du point de vue de la théorie communiste, aussi grand que Marx, et même supérieur à lui car il avait été le critique de la critique. Le bakouninisme nous a apporté quatre choses principales :
C’est la rupture avec les traits jacobins, délégationistes, substi­tuistes et autoritaires qui sont pré­sents dans le mouvement socialiste. et bien sûr chez Marx lui-même, sans parler de ses épigones.
Il nous a apporté une critique aiguë et pertinente de l’aliénation en général mais surtout de l’aliénation politique. C’est-à-dire des limites que la démocratie bourgeoise met à la démocratie.
Il nous a également apporté, avec une extraordinaire modernité, la conscience du problème de la divi­sion qui traverse les sociétés modernes entre dirigeants et exécu­tants.
Enfin, une quatrième chose: par rapport à une conception marxienne extrêmement industrialo-centriste, marquée par le déterminisme écono­mique, il a apporté l’ouverture au problème des luttes de libération nationale, et également une très grande sensibilité à l’importance de la paysannerie et notamment de la paysannerie pauvre dans les mouvements révolutionnaires.
Bakounine a représenté et animé une des conceptions révolutionnaires les plus avancées du XIXe siècle. Il y a le bakouninisme, mais il n’est pas une création ex nihilo. Ce n’est pas un anarchisme de chaire; c’est un anarchisme qui a saisi, systématisé et prolongé ce que le mouvement social de son époque était à même de mettre en avant. Cela aussi est important. Il n’y a pas de doctrine ou de théorie révolutionnaire qui ne soit à un moment donné la projection théorique d’un mouvement social avec ses capacités et ses limites. Un des effets de la théorie révolutionnaire est précisément cette capacité de projeter ce dont le mou­vement social est porteur d’un point de vue général, au-delà de ses limites propres à un moment historique donné.


La gouvernabilité et son double


Le socialisme étatiste et réformiste est porteur d’une stratégie et d’un projet tendant à intégrer dans la société une fraction des dominés, une fraction du prolétariat. Il s’offre d’ailleurs à assurer la gouvemabilité de cette inscription. L’anarchisme, au contraire, jusqu’aux années 30, a représenté historiquement, même dans ces pires moments, la recherche, l’agrégation, l ‘organisation, la dynamisation de tout ce qui ne pouvait pas être récupéré, insti­tué, intégré ou rendu compatible par les sociétés de domination et d’exploitation, les sociétés de classes. C’est très intéressant, car qui étudie l’histoire de l’anarchisme voit ceci surgir comme une espèce de fil rouge. J’insiste là-dessus: l’anarchisme dynamise, organise et socialise ce qui n’est pas compatible avec les sociétés d’exploitation et de domination.
Muñoz, dans la préface aux Ecrits de Bakounine publiés chez Pauvert, dit à peu près : “qui était avec Bakounine ? Il y avait les ouvriers du bâtiment, les gens qui à Genève n’étaient pas dans l’aristocratie ouvrière de l’horlogerie, les ouvriers agricoles du sud de l’Espagne et de l’Italie, les mineurs belges, et tous ceux qui n’avaient pas le temps d’attendre.”
Avec Marx, il y avait ces horlogers genevois, qui eux, pouvaient attendre et donc passer des alliances électorales avec la bourgeoisie radicale.
Mais, il y avait aussi les horlogers jurassiens, qui eux étaient avec Bakounine. Ce petit exemple nous interroge. Car dans sa stratégie de non-compatibilité, l’anarchisme ne regroupe pas seulement des figures sociales, il socialise également des désirs, des référents, des impératifs moraux, des conceptions culturelles, des envies, des aspirations et de l’espoir présentes dans beaucoup de positions qui peuvent sembler très intégrées et contrôlées.
Jamais, pas plus il y a cent ans qu’aujourd’hui, le capitalisme n’est capable de proposer une stratégie d’intégration qui fasse justice de l’ensemble des désirs de liberté et d’émancipation des hommes et des femmes. Cela, aucun capitalisme n’y arrivera jamais.


Apports de l’anarchisme


Donc, c’est ce mouvement de réveil, cette entrée en antagonisme de ce qui est hors de l’institution, au nom de l’émancipation et de la liberté, au nom de ce que nous pourrions appeler une réalisation intégrale du principe démocratique, c’est tout cela dont l’anarchisme a été porteur. On peut le résumer en quelques points:
D’abord, l’anarchisme est porteur d’un impératif éthique. C’est important par rapport à des conceptions révolutionnaires qui ont été très marquées, disons, par des appréhensions matérialistes.
De plus, il s’inscrit dans l’histoire, c’est toute la différence entre un Bakounine et un individualiste radical comme Stimer. Ce dernier parle de la libération radicale de l’individu mais il est incapable d’en parler dans l’histoire. Bakounine parle de libération intégrale de l’individu, mais il donne des sujets sociaux, des protagonistes, des possibilités à cette revendication.
L’anarchisme est une critique matérialiste de l’aliénation, et notamment de l’aliénation du politique.
Pourquoi l’anarchisme a-t-il perdu?
Ceci dit, il importe quand même de se demander pourquoi l’anarchisme est vaincu, et d’abord à l’intérieur même du mouvement socialiste. Battu non par le marxisme - parce qu’il serait injuste de donner l’étiquette de marxiste à ce qui se développe avec les partis social-démocrates autour des années 1860-1914 - mais par ce que nous pourrions appeler un réformisme qui s’abrite derrière les ambiguïtés de Marx.
L’anarchisme se construit comme mouvement politique dans une période où la révolution apparaît proche, possible et désirable, c’est­à-dire environ entre 1848 et la Commune de Paris de 1871. Sa perspective immédiate est celle de la révolution. Il se révèle très rapidement incapable de développer une politique des médiations, une construction stratégique. Au moment où la Commune de Paris est vaincue, que voyons-nous durant plus d’une génération? L’anarchisme devient stérile, se dégrade, se replie sur lui-même, perd de sa capacité à incider sur le mouvement social et finalement devient, au sens fort du terme, un idéalisme. L’anarchisme cesse d’être en tension avec le mouvement social pour exiger de ce mouvement social qu’il s’adapte à ses propres critères, à ses catégories, à son désir. La meilleure preuve de cela nous l’avons dans ce que l’on a appelé “la propagande par le fait”.
Lorsqu’on parle d’anarchisme, on a toujours l’habitude de causer des bombes posées ici ou là. On oublie bien sûr qu’avant ces bombes, il y avait souvent des interventions de l’armée ou de la gendarmerie qui n’hésitaient pas à fusiller tout ce qu’ils pouvaient dans les manifestations populaires ou dans les grèves. Interrogeons-nous donc au-delà de la contingence historique sur ce que signifie la “propagande par le fait”. C’est l’espoir d’amener les opprimés à l’action violente et à un changement révolutionnaire que nous pourrions qualifier de catastrophiste, d’immédiatiste. Or au moment où les dominés ne réagissent pas comme les “révolutionnaires” l’attendent, c’est le désespoir et la protestation face à ce qui est considéré comme l’inaction ou la lâcheté des masses populaires. Il y a toute une dimension de type élitiste dans des fractions ou des courants de l’anarchisme qui se poursuit paradoxalement aujourd’hui dans l’action d’un certain nombre de camarades qui, trop impatients pour faire le chemin de la construction du travail à la base du mouvement de masse, préfèrent agir de manière isolée, sectaire, mais selon eux exemplaire. Cette incapacité de maîtriser la médiation politique est une chose qui a coûté extrêmement cher à l’anarchisme.
Cette constatation nous renvoie à la difficulté de l’anarchisme à s’insérer dans des périodes de relative stabilité sociale. Cette chute de l’anarchisme dans l’idéalisme, cette perte de capacité critique et matérialiste, nous l’avons vue se reproduire très largement et fondamentalement à toute une série de moments de propre histoire. Sauf exceptions, nous pouvons dire que cette incapacité à maîtriser la médiation politique et à assumer le caractère minoritaire initial de sa proposition pour développer une politique à vocation majoritaire, a dominé l’anarchisme entre 1945 et 1968. Il faut être conscient de cela.


Pourquoi l’anarchisme a-t-il gagné?


Mais si cette critique peut être faite à l’anarchisme, on ne peut par contre lui dénier deux choses. La première est sa capacité à retrouver périodiquement l’extraordinaire puissance de ses origines. Cela lui a permis d’impulser une des synthèses les plus vigoureuses, les plus orig­nales et les plus riches du mouvement ouvrier international, le syndicalisme révolutionnaire.
L’anarchisme dans le mouvement ouvrier, en liaison également avec des franges révolutionnaires des partis socialistes, a réussi à impulser d’extraordinaires luttes. Ce sont, par exemple, des militants anarchistes dans les syndicats qui ont impulsé la première Union des Locataires à Paris, avec les premières formes modernes de luttes sur le logement au début du siècle. Il faut savoir que c’est la CNT espagnole qui a impulsé quelque chose que l’on retrouvera en Italie dans les années 70, c’est-à-dire les grèves articulées entre l’usine et le territoire. Par exemple, quand il y avait une grève, les camarades passaient de la grève dans l’usine ou dans les entreprises à la grève du logement et aux auto-réductions prolétariennes dans les magasins. Nous avons parlé des syndicalistes révolutionnaires américains, les Industrial Workers of the World qui volaient littéralement d’entreprises en entreprises afin d’y faire rebondir les grèves au début du siècle, ou des anarcho-syndicalistes allemands, mais on pourrait également parler de la FORA argentine, et en général, de cette capacité à inventer sans cesse des choses nouvelles dans l’antagonisme contre le pouvoir. Tout cela nous le devons à l’anarchisme des années 1890-1920, c’est-à-dire au syndicalisme révolutionnaire.


Entre le bolchevisme et la révolution


Je ne pense pas que l’on peut aujourd’hui reproposer un syndicalisme révolutionnaire tel qu’il a vécu à cette période. Entre autres choses parce que l’anarchisme de cette époque s’est épuisé et a perdu deux combats fondamentaux et complémentaires: le premier combat contre le bolchevisme, l’autre dans sa capacité à réaliser sa perspective révolutionnaire.
Ce qui a caractérisé l’anarchisme depuis sa naissance, face à un mouvement ouvrier institutionnel de type réformiste social-démocrate, c’est qu’il incarnait d’une manière ou d’une autre, et même aux pires moments, l’exigence révolutionnaire. Au moment ou le bolchevisme naît, l’anarchisme perd à la fois sa capacité à incarner l’exigence révolutionnaire et à porter le projet d’utopie. Pourquoi? Et bien parce que l’URSS, et ensuite le bloc “socialiste”, représentaient désormais l’utopie concrète, l’utopie immédiatement réalisée. Aujourd’hui on peut se demander comment les gens ne voyaient pas que ce n’était pas ça le communisme. Il y a comme ça quelques problèmes dans l’histoire. Souvent les gens ne voient pas tout ce qu’ils devraient voir.


L’anarchisme perd ses révolutions


L’anarchisme des années 1918 à 1936-37 si l’on prend l’Espagne, ou l’anarchisme italien de la crise révo­lutionnaire de 1919 à la résistance anti-fasciste dans les année 1944-45, sont incapables de vaincre ou d’incarner au moins un contre-pouvoir puissant, efficace. Pourquoi l’anarchisme perd-il ses révolutions? Parce qu’il y a des limites dans le mouvement social? Parce qu’il y a encore de l’aliénation dans le mouvement social ? Certainement. Parce que les anarchistes sont incapables à un moment donné de porter une capacité politique et une centralité stratégique qui les fassent vaincre, comme en Espagne ou en Russie? Certainement aussi. Egalement parce que le rapport de force ne le permet pas, comme en Italie par exemple, où l’anarchisme dans les années 1919-20-21 a eu la position la plus offensive. N’oublions pas que dans ces années, les hordes fascistes saccagent Bologne, capitale du socialisme italien, durant trois jours, sans que le Parti socialiste soit capable de riposter. Quand les fascistes attaquent Parme, qui est une citadelle de l’anarcho-syndicalisme italien, ils sont obligés de s’enfuir avec des morts et des blessés!
Mais cet héroïsme ne suffit pas à’ entraîner la majorité, à orienter le mouvement social. Le contexte dans lequel les révolutions doivent se passer - c’est le cas de l’Espagne -, le rapport de force entre ce qui est liberté chez les gens et ce qui est aliénation - parce que l’aliénation existe bien, elle se déploie à partir de dispositifs matériels - nous ont à chaque fois mis en échec. Cela pose quelques questions sur ce que peut et doit être la révolution.
Ce qui change
Première chose. Ce que nous avions pu voir encore à la fin des années 1960, l’extraordinaire capacité du léninisme à réinventer un modèle, en s’appuyant y inclus sur des bribes de la tradition libertaire ­ voire tout le courant maoïste spontanéiste -tout cela est fini.
Deuxième chose. Malgré l’incapacité d’une grande partie de l’anarchisme organisé, il y a, dans les mouvements sociaux de rupture et dans les luttes, dans certains courants politiques, un besoin et je dirais même une création spontanée d’anarchisme. Périodiquement s’affirment parmi les dominés des sociétés modernes des mouvements d’émancipation, des besoins de révolution, des besoins de liberté, d’autonomie et de démocratie.
En même temps, ce qui jusqu’ici confisquait le camp de la révolution, c’est-à-dire le léninisme, est mort, libérant des forces et des têtes.
Il y a une extraordinaire ouverture historique qui est en train de se produire. Cette ouverture historique peut et doit permettre une synthèse vigoureuse et nouvelle, plus vigoureuse et plus profonde que celle à laquelle a donné lieu le syndicalisme révolutionnaire à la fin du siècle passé. Plus complexe et aussi peu respectueuse des dogmatismes. Les anarchistes ne peuvent faire cela seuls et de surcroît ce que nous pourrions appeler la gauche libertaire (en tant que construction complexe de positions, de valeurs, de stratégies et de tactiques, de modes d’intervention et de positions dans les luttes) excède fort largement l’aire de l’anarchisme formellement organisé.
Déjà en Espagne dans les années 34-36, alors que la CNT dominait le mouvement ouvrier et incarnait pratiquement seule sa dimension révolutionnaire, Diego Abad de Santillan, un des plus grand penseurs de l’ anarcho-syndicalisme espagnol, parlait de la nécessité d’exclure toute prétention au monopole révolutionnaire. Il plaidait pour une voie révolutionnaire pluraliste, ouverte au libre choix et à l’expérimentation, en un mot démocratique. A cette époque, la gauche était essentiellement différente de ce que nous connaissons aujourd’hui. Les changements qui se sont produits sont plutôt favorables à une redécouverte et à une actualisation des positions de Santillan, non seulement dans nos relations avec une partie significative des secteurs de la gauche militante et anti-capitaliste mais également dans l’élaboration d’un projet de changement social et d’une stratégie qui permette de l’incarner dans l’histoire.
Les libertaires “explicites” peuvent contribuer à la construction d’une gauche libertaire large, d’un mouvement politique de masse, pluraliste dans une large partie de ses conce­tions, de ses propositions politiques et de ses supports organisationnels. Dans une tâche de cette envergure, notre contribution sera essentielle pour mettre sans cesse en avant la question du lien entre les moyens et les fins. Nous devrons susciter la confrontation et le dialogue dans la gauche anti-capitaliste. Nous aurons à porter dans les mouvements l’exigence de l’autonomie des luttes contre la politique institutionnelle et la gouvernabilité. Il nous faudra concevoir et avancer une proposition politique à ambition majoritaire qui parte des besoins des gens contre les auto-limitations qu’impose sans cesse la politique institutio­nelle et de la délégation. Nous devrons porter toujours le souci d’arracher des contre-pouvoirs à partir de la lutte pour une démocratie radicale entendue comme pratique sociale de masse de la politique.