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Entre stratégie et utopie

Printemps 1995

1. Les alternatives organisationnelles, entre l’idéologie et la stratégie


Le mouvement libertaire a une vieille et classique tradition de débat en matière organisationnelle. Cette permanence historique d’un problème toujours reposé et jamais résolu n’indique pas seulement qu’il y a changement dans la conjoncture historique des luttes où nous sommes appelés à intervenir, mais aussi qu’il demeure un noyau problématique qui transcende la question formellement posée de l’organisation, qu’il atteint d’autres dimensions, celle du politique et celle du stratégique.

Le problème des alternatives organisationnelles ne peut donc être ramenée à un simple bilan historique ni traité sur la base de catégories et de normes spécifiques. Parler d’organisation c’est immédiatement parler de politique et de stratégie. Nous entrons ici dans une tension qui définit, et détermine dans une certaine mesure, non seulement la formulation de la question, mais encore le lieu d’où elle est posée et le point de vue qui préside à sa formulation. Quelle est cette question ? Le mouvement libertaire a toujours eu une volonté d’adéquation entre les moyens et les fins. Il faut y reconnaître une triple volonté, politique, pédagogique et éthique. Nous posons l’organisation comme une collectivité qui doit préfigurer la société à venir. Mais, parallèlement, l’organisation est aussi un instrument de lutte, un outil de la transformation révolutionnaire. Tout le pari tient à notre capacité de bâtir un instrument organisationnel qui fonctionne selon des normes de liberté et d’autonomie, mais qui soit en même temps supérieur dans son efficacité (c.à.d. dans sa stratégie et dans ses formes d’intervention) à ce que la société instituée peut nous opposer. En d’autres termes, l’organisation libertaire se construit en tension sur deux dimensions :
celle d’une utopie concrète au sens de Bloch, c.à.d. comme élaboration d’un projet qui, interprétant les possibilités globales d’une période historique donnée (et nous intégrons dans ces possibilités globales la possibilité de la conscience), fait émerger la critique radicale de ce qui est;
celle d’une stratégie que nous définirons comme la combinaison rationnelle d’une organisation et d’une orientation de la totalité des forces mobilisables dans un certain nombre d’entités sociales agissant dans un espace structuré par des conflits à caractère antagonique. Au moment où la tension entre ces deux dimensions se perd, l’activité utopique concrète se dégrade en formalisme idéologique et la dimension stratégique se transforme en proclamation rituelle de type dogmatique.
Il est intéressant de constater que la fétichisation de la question organisationnelle correspond aux moments dans lesquels le mouvement libertaire perd de sa capacité d’intervention dans la société. Il y a interaction entre cette perte de capacité et le mouvement de fétichisation, l’un nourrissant l’autre et réciproquement jusqu’à l’impuissance. L’incapacité de rendre compte du social-historique, l’impuissance à s’y inscrire comme une force effective affecte le mouvement libertaire, de manière certes différenciée, depuis la seconde moitié des années 20’, et plus fondamentalement depuis les années 1945. Il semble que se soit progressivement généralisée, à la faveur de conjonctures historiques extraordinairement difficiles, une incapacité à saisir le destin final de toute structure d’organisation. Tout le fondamental ne se joue dans la formalisation et dans la codification d’un fonctionnement. En dernière instance, tout dépend de l’activité autonome, de l’auto-mobilisation des militants, de la capacité collective à faire vivre la tension entre l’instrument organisationnel et la formation social-historique dans laquelle il intervient. Il existe des formules d’organisation qui rendent possibles l’activité révolutionnaire, autonome et libre. Mais il n’existe aucune alternative organisationnelle qui garantisse par elle-même ce type d’activité. Toute intervention doit avoir, et dans les faits possède, des buts et une orientation, même s’il faut parfois en décoder la signification réelle. En résumé, aucune organisation ne mérite de vivre pour elle-même, aucune organisation ne peut préfigurer de manière endogène la société à venir. Toute organisation révolutionnaire est dans le déchirement et dans le risque. Elle est stratégie ou elle n’est pas, elle est tension entre sa dimension critico-utopique et sa dimension d’intervention-médiation. Il faut savoir si nous voulons ou si nous ne voulons pas être révolutionnaires.


2. Lieu et conditions de production d’un discours.


Tout discours doit reconnaître le lieu d’où il est émis et le point de vue qui le fonde. Nous parlons depuis certaines positions, dans des circonstances déterminées, dans la référence à une praxis (dont relève et où s’inscrit une pratique théorique). Ce que nous disons, nous l’affirmons à partir de quatre éléments centraux d’argumentation:
Il y a dans les sociétés d’exploitation permanence d’une dimension antagoniste, d’une lutte et d’une contestation;
Cet antagonisme, ces luttes, cette contestation doivent faire l’objet d’un processus théorique de décodage et d’interprétation; leur sens n’est pas immédiatement donné, leur signification n’est pas immédiate;
Il y a une instance d’élaboration théorique, en tension avec les luttes, mais, et simultanément en autonomie relative par rapport à elles, qui travaille cet antagonisme dans le cadre plus général de l’analyse de la société instituée; cette élaboration théorique ne relève pas de la déterminité mais d’une conception ouverte de l’histoire cependant elle ne se fait pas simplement ex-post mais se veut prospective et projectuelle, dans un processus d’adaptation aux variations et aux phases de la lutte, tout en sachant que l’antagonisme est producteur de nouveautés radicales dans la confrontation qui ne peuvent relever d’aucun schéma théorique a priori;
Il y a un projet et une volonté critico-utopique, politique et stratégique de l’instance organisationnelle qui produit cette interprétation, construit cette élaboration théorique et intervient dans la lutte sociale.
Tout ceci implique que la praxis d’une organisation révolutionnaire se situe dans le champ de l’antagonisme, qu’elle est partie intégrante des luttes qui le configurent, mais qu’elle ne se réduit pas à une addition de luttes et de pratiques. La collectivité révolutionnaire prétend affronter le problème de la totalité sociale sur la base d’une orientation stratégique. Notre problème n’est pas de savoir si elle est seule apte à le faire et si, â un moment donné, l’auto-activité des masses, ou la spontanéité, ou le brusque et puissant réveil des exploités, ne le fera pas mieux qu’elle. Nous ne pouvons rendre compte que de notre propre pratique. Celle-ci, nous la voulons en tension avec la praxis antagoniste produite par les exploités et les dominés. Nous nous nourrissons de cet antagonisme, nous en sommes partie prenante, mais en même temps nous lui apportons une proposition politique qui le systématise, qui prétend à la projectualité et à la formalisation des possibilités effectives et des potentialités latentes dont les luttes constituent la matrice. Nous sommes prêts, comme collectif organisé, à explorer ou à ouvrir certaines voies à la praxis antagoniste. Nous sommes nous-mêmes facteurs d’une création radicale.


3. La centratité prolétarienne


Le changement social n’a jamais été et ne sera jamais affaire des seules organisations, aussi révolutionnaires qu’elles soient. La tension antagoniste traverse les formations sociales, elle sollicite les organisations et les organisations la sollicitent à leur tour. Pour nous, militants libertaires, l’histoire de l’humanité est, pour sa plus longue période, une histoire de la domination. Il y a un moment (dont les raisons ne nous sont pas totalement connues) où la société se divise d’avec elle-même et où l’homme ne peut plus se penser dans sa totalité humaine. L’aliénation sociale a une source politique dans la constitution d’un pouvoir séparé de la société. Ceci implique, du moins partiellement, que l’homme devient étranger à lui-même et aux autres hommes. Mais, nous faisons en même temps l’hypothèse que l’histoire est un produit de la création humaine, qu’elle est tension entre les déterminations inhérentes à l’institution sociale et l’autoactivité des hommes. Les déterminations inhérentes au social institué ne peuvent rendre compte complètement du changement historique. II y a excès d’effet sur les causes, ou si l’on préfère liberté. Dans l’histoire des sociétés occidentales, il y a un certain nombre de moments ou l’indétermination partielle de l’histoire peut être pensée. Là où cette possibilité se manifeste, c’est là aussi où le pouvoir se concentre. Disons schématiquement qu’à partir des révolutions démocratiques et de la révolution industrielle, de l’hégémonie du capital et de la naissance du prolétariat, la contradiction entre déterminité et liberté se manifeste avec clarté dans l’histoire des hommes. La démocratie politique est certes liée à un certain nombre de présupposés déterministes (nature humaine, progrès, évolution, etc.), mais ce qui nous importe c’est que cette ouverture est également porteuse de l’idée de l’autoinstitution de la société, de la légitimité démocratique de l’organisation sociale. Or, ce changement fondamental se brise sur l’exclusion radicale d’une classe, le prolétariat. L’existence prolétarienne est la source d’un message hétéronomique nouveau. La condition prolétarienne est déterminée par la domination, l’exploitation et l’aliénation. Et là se manifeste une contradiction centrale: les sociétés démocratiques prétendent réaliser l’émancipation de l’homme et le capitalisme réalise l’exploitation du prolétariat. La société perd sens et cohérence, elle tombe dans la schizophrénie. Cette contradiction est indépassable. Les affirmations sur l’intégration du prolétariat sont fondamentalement fausses. Le capitalisme doit être fondamentalement analysé dans ses dimensions de contrainte et de violence, de domination. La mobilisation productive et l’exploitation dérivent de ces paramètres fondamentaux. Le commandement capitaliste préexiste à la loi de la valeur. Le travail est antérieur à l’extraction de la plus-value. La mobilisation productive de type capitaliste traduit la domestication d’une subjectivité antagoniste. Ce processus de domestication est pourtant inachevé et inachevable. C’est précisément parce que le prolétariat est définit comme objet de l’exploitation et de la domination, de l’aliénation et du contrôle que simultanément il se pose comme subjectivité antagoniste, comme lutte contre l’aliénation et la domination, comme revendication de cohérence dans l’institution sociale.
La centralité prolétarienne est toute entière dans l’acte inaugural de lutte dont cette classe est porteuse. C’est parce qu’il y a conflit irréductible dans la société et que le prolétariat a ouvert ce conflit qu’il conserve un avantage décisif sur le terrain du rapport de forces, de la représentation et du symbole. Peut-.être vaut-il la peine de développer ces premières hypothèses. Il est dans la nature même de la société capitaliste que se donne une domination de l’instance économique, et ce non seulement à un niveau matériel (ce qui est le cas de toutes les sociétés) mais aussi au niveau de la signification social-historique qui fait de l’univers productif et de ses protagonistes des acteurs centraux.
Cependant, cette hégémonie de l’instance économique, cette orientation de l’activité sociale dominée par la signification économique, ne peut dissimuler qu’il y a une production sociale globale. I1 y a production de biens, d’êtres humains, d’idéologies, de symboles et de représentations, d’organisation sociale. La matérialité concrète et symbolique de l’économique définit un champ de lutte et donne une importance particulière à ses acteurs. Il existe un travail permanent du capital en tant que relation sociale (ou du pouvoir si l’on veut) pour se soumettre la force de travail. Ceci ne correspond pas à la simple diffusion d’un mode de production déterminé. Cela traduit un projet de domination totale-réelle, une volonté de pouvoir sur la production de la formation sociale, une tentative de commandement sur tous les aspects de la vie. La domination capitaliste réactualise dans la modernité des techniques et des formes de commandement historiquement antérieures. Mais c’est parce que sa matérialité concrète et sa signification dominante se donnent dans l’économie, qu’elle institue la production (que nous appellerons désormais l’usine générique) comme lieu central du conflit qui traverse le moment le plus moderne de la société. L’histoire du capital est celle de la diffusion de son commandement jusqu’au moment où l’aliénation tente de se construire comme dispositif concret et total. La tension qui habite le processus capitaliste de domination se définit comme tentative de pouvoir sur les consciences, comme production directe de conscience-besoins-idéologie et consommation. Tendantiellement, la production des formes de conscience n’est pas distincte de la production de
commandement ou de marchandises.­­­
Les formes pré-capitalistes de commandement étatique constituent la matrice du pouvoir capitaliste de commandement incarné dans la forme usine. L’usine générique est donc à la fois un lieu de production, le centre d’un mode dominant de production, mais aussi le lieu d’un rapport social de commandement où les mouvements du prolétariat se donnent immédiatement sous une forme politique, c.à.d. comme lutte contre le commandement capitaliste. Le mouvement historique du capital comme matérialité et signification dominante de l’institution sociale définit une extension à la société toute entière des relations sociales propres à l’usine. En ce sens, le développement technico-scientifique doit être considéré dans son rapport à la production comme développement, diffusion et approfondissement du commandement capitaliste. Le lien entre innovation technologique et éléments politico-organisationnels dans l’usine se diffusant comme soumission de l’ensemble de la vie sociale au pouvoir capitaliste de commandement met à mort la société civile et la transforme en fabrique sociale. Pour nous, le capitalisme se présente comme un ensemble d’appareils de commandement, garantis les uns et les autres par la capacité de l’État à assurer une domination sur l’ensemble de la société. L’aire capitaliste de commandement a dans l’État sa matrice et son instance ultime.


4. De l’aliénation


Nous avons mis la domination à la source de l’aliénation. Il s’agit là d’un fait incontournable. Les dominés intériorisent la domination. La contrainte, avant que d’être matériel, est de l’ordre du pouvoir symbolique. Antagonisme et aliénation définissent contradictoirement la nature du prolétariat. Entre les pratiques du dominé qui correspondent à sa situation et celles qui lui sont imposées par les institutions et la socialisation de l’ordre dominant, il y a un déchirement permanent qui ne traverse pas seulement la classe, mais aussi la tête et le coeur des individus qui la composent. L’aliénation peut être définie comme intériorisation par les dominés de pratiques et d’orientations, de comportements, de désirs et de référents déterminés par la classe dominante et masquant le rapport de domination. L’aliénation est d’abord la négation de la domination ou la complicité avec celle-ci. Les dominés tendent alors à participer à l’institution sociale par les médiations et les voies compatibles avec le pouvoir établi. Le prolétariat se trouve toujours partagé entre l’antagonisme et cette participation dépendante. I1 se trouve toujours confronté au problème d’avoir à définir comme séparée sa situation sociale et culturelle, alors que le pouvoir tente toujours de définir un champ commun à tous les groupes sociaux, définissable sans recours à la problématique de la domination. L’aliénation définit une explosion des conduites, des référents, des pratiques parmi les dominés. Elle remplace le conflit social, ou du moins la conscience de la possibilité de celuici, par la division au sein même du champ des dominés. La société apparaît comme dominée par un corps complexe de valeurs et de déterminations dont la classe dominante ne fait qu’assurer la gestion. Le pouvoir et les rapports de classe n’ont plus de place dans une telle représentation de la société.
Au contraire, le champ de l’aliénation tend à définir une base matérielle et concrète à la division des dominés, dans la mesure même où la conscience aliénée affronte en une multitudes d’échéances la volonté antagoniste. Ainsi, l’aliénation n’est-elle qu’une des figures de la domination. Mais tout comme celle-ci, elle ne peut jamais atteindre à sa réalisation complète, à l’intégration totale des dominés dans le projet dela classe dominante.


5. Le prolétariat comme antagonisme


Pour parler du prolétariat, nous devons d’abord différencier ses formes d’existence et de confrontation d’avec les expressions organisationnelles qui lui sont attribuées. Comme classe sociale, le prolétariat se différencie en figures exprimant une composition produite historiquement, en termes techniques, politiques, culturels, générationnels, raciaux ou sexuels. Sur le plan de l’antagonisme, il s’agit toujours de retrouver les figures et les comportements porteurs de la confrontation. II faut établir l’histoire et l’analyse sociale du prolétariat en travaillant sur ses rapports de lutte avec le pouvoir du capital. Ce que la permanence de l’affrontement, ce que la révolution ou la crise révolutionnaire manifestent dans l’histoire, ce sont les plus hauts points d’une tension, d’une pratique à la fois anti-systémique, déstabilisatrice et mobilisatrice. Peu nous importe en ce moment que la praxis antagoniste détermine ou ne détermine pas des expressions organisationnelles permanentes. Ce qui nous intéresse au premier chef, c’est qu’elle est, et confrontée à une répression capitaliste diversifiée et en transformation permanente: violence de l’intégration au salariat de groupes sociaux nouveaux, violence technologique des nouveaux secteurs et des nouvelles lignes de production, violence physique de l’encadrement ou de l’État violence quotidienne et banalisée de l’organisation du travail et de la vie. L’antagonisme est à la fois producteur et produit de cette violence.
Cependant, la lutte est aussi réelle que la résignation, l’antagonisme aussi présent que l’aliénation. Historiquement, la dynamique de l’antagonisme est ouverte et plurielle. Elle correspond à des processus d’une matérialité discontinue.
Elle nous rappelle simplement qu’il y a sans cesse des créations nouvelles, que la société n’est pas produite sans ruptures, que le prolétariat n’est pas un sujet préexistant à ses luttes, mais qu’il est un sujet-procès qui tend à se situer parfois dans la séparation.
C’est cette tension que nous nommons “auto-valorisation ouvrière”, elle s’oppose à la valorisation du capital (économique et politique) et détermine la transformation permanente dans l’organisation des forces productives, le déclassement et le reclassement, la déqualification et la requalification, la mobilité des sujets du procès de production sociale.
Nous ne parlons pas simplement d’une structure de la force de travail, d’une certaine composition technique déterminée par le mouvement du développement capitaliste, nous mettons en jeu une sédimentation d’expériences de luttes ouvertes ou souterraines, explicitement organisées ou informelles, d’une composition politique. Nous devons déterminer ici les causes pour lesquelles l’antagonisme ne se développe pas en stratégie révolutionnaire. Nous devons tenter de comprendre quels sont les obstacles qui s’opposent à sa généralisation. Cela implique que nous revenions sur le problème de l’aliénation et plus largement sur celui de l’institution sociale capitaliste. Nous avons précisé que la société capitaliste s’affirme historiquement comme société ouverte. Naturellement, il s’agit là d’une mystification, d’une convention idéologique, qui trouve cependant une certaine correspondance dans la réalité. Cette correspondance s’effectue à travers trois éléments:
La mobilité par laquelle la société capitaliste casse les formalisations archaïques de la hiérarchie sociale;
La stratégie des proportions par laquelle elle assure un dispositif concret et matériel à l’aliénation, en divisant le camp des dominés;
La production des différences par laquelle elle garantit la régulation sociale structurée par la stratégie des proportions.
Ces trois éléments sont manifestes dès les premiers pas du mode de production capitaliste. II est inutile de s’étendre sur la puissance d’illusion liée à la mobilité sociale. Par contre, la stratégie des proportions entre les quantités de consensus et de violence, d’intégration et d’exclusion, nécessaires et adéquates au développement capitaliste, mérite quelques développements.
C’est avec ce qu’on a appelé le welfare state que cette stratégie a atteint la plénitude de ses possibilités opératoires. Le modèle politico-économique de type keynésien suppose la réalisation d’une constitution matérielle du prolétariat en termes de division entre sujets du consensus et objets de la violence. L’impératif du capital se définit comme capacité de contrôle sur les mouvements du prolétariat. Dans certaines limites, les luttes de classe sont prise en compte et deviennent des données obligatoires dans la régulation du système. Le welfare state intègre de manière contractuelle ou institutionnelle un certain nombre de représentations d’intérêts prolétariens, en les adaptant aux proportions quantitatives et qualitatives nécessaires ou compatibles à la reproduction élargie du capital. Mais cette dimension n’existe que par une seconde, celle de la répression s’exerçant contre toutes les demandes non-intégrables, à un moment historique donné, à ce même développement.
Dès la seconde moitié du 19ème siècle, l’organisation capitaliste de la société configure clairement une stratégie de division du prolétariat, non seulement à partir de variables comme la qualification ou le salaire, mais aussi par l’allocation de pouvoir matériel et symbolique à un certain nombre de figures de classe. Pour situer le dispositif concret et matériel de l’aliénation, la condition ouvrière sur le lieu de travail est insuffisante. Pour comprendre les choix politiques et les comportements du prolétariat, il faut étendre l’analyse à l’ensemble du système de relations sociales. Les variables familiales-sexuelles, générationnelles, nationales ou raciales sont essentielles. Tout se passe comme si, en même temps que se développe une politique assurant la survie du prolétariat sur le plan physiologique, le capital construit une politique de différenciation interne assurant la contractualisation et la légalisation de certains intérêts ouvriers.
Nous faisons l’hypothèse que cette construction capitaliste du prolétariat se définit comme production de différences et allocation de pouvoir matériel et symbolique à certaines de ses figures. Ceci suppose la désignation d’un certain nombre de comportements, de pratiques, de revendications et de référents comme “légitimes” et compatibles avec la reproduction élargie du système. A l’opposé, il y a une somme de désirs, de référents, de pratiques qui opèrent dans le champ de la transgression, qui sont l’objet de la censure et de la répression. La crise de l’organisation du travail taylorienne-fordiste a permis de mettre en lumière une des pratiques antagoniste décelée par la sociologie industrielle américaine et amplement analysée par le groupe “Socialisme ou Barbarie”. Il s’agit de la contre-gestion ouvrière qui traverse l’essence même du travail dans l’usine capitaliste comme conflit permanent entre le collectif ouvrier auto-organisé d’un côté, et le plan de production et d’organisation imposé par l’entreprise de l’autre. Mais, l’ensemble des pratiques antagonistes dont relève la contre-gestion n’est pas et ne peut pas être reconnu. Les auto-réductions, l’absentéisme, le sabotage, la grève sauvage constituent la base des luttes ouvrières ouvertes. Ils en constituent le socle, le noyau dur de l’antagonisme. Il importe enfin de souligner que ni l’aliénation ni la stratégie des proportions et de différenciation ne garantit au capital le contrôle sur les figures prolétariennes qu’il vise à intégrer. La contradiction fondamentale posée par la domination fait que l’antagonisme peut, à certains moments et sous certaines conditions, produire non seulement une forme organisationnelle permanente mais aussi une construction politique et stratégique, culturelle et référentielle capable d’unifier la majorité du prolétariat autour des figures porteuses de la confrontation.
En d’autres termes, il n’y a pas de correspondance mécanique entre les divisions opérées par la stratégie des proportions, entre figures visées par l’intégration et figures visées par la répression, et l’articulation des divers cycles de lutte. Ce serait tomber dans le misérabilisme que de penser que les secteurs les plus exploités sont, de ce seul fait, les plus combatifs. Les contradictions entre prolétariat et capital répondent au moins autant à la composition technique qu’à la composition politico-culturelle. Les limites mêmes de tout projet d’intégration capitaliste font que les contradictions peuvent provenir d’un rapport de force favorable, de l’affirmation de besoins, de pratiques ou de revendications non-reconductibles à la reproduction élargie du capital du point de vue technique et politique.
Il s’agit de partir de cette contradiction fondamentale pour analyser les points possibles de rupture. Généralement, dans les conjonctures historiques centrales, nous voyons se produire un processus de diffusion de la lutte et de l’antagonisme où jouent en interaction des figures que le capital tente d’intégrer, et qui lui échappent, et des secteurs qui ne font pas l’objet d’une stratégie de consensus. Nous nommons alliage cette qualité d’unité partielle de classe et nous nommons fusion l’aboutissement d’une catalyse organisationnelle par laquelle cet alliage se donne une structure permanente et une démarche stratégique.
Cela suppose une distance entre la “conscience immédiate” et la “conscience possible” des figures de classe qui entrent en lutte. La catalyse organisationnelle vient formaliser la conscience d’une possibilité. Dans la tension entre l’action et le champ des possibles qu’elle ouvre d’un part, dans la représentation systématique du possible que la praxis fait surgir, nous trouvons la racine de la conscience de classe. La systématisation du possible se définit alors comme un mouvement unitaire en tension entre l’élaboration stratégique et la formulation d’une utopie concrète.
Les luttes tendent donc à provoquer un état de fusion des positions, des représentations, des référents et des pratiques des figures prolétariennes en jeu. L’intervention de l’organisation révolutionnaire n’est pas ici le produit d’une construction pseudo-scientifique importée depuis le dehors de la pratique de classe et seule susceptible de lui “faire agir” une hypothétique mission historique. Elle est un effort pour décrypter les conditions de la “reconnaissance” de la proposition et de l’intervention stratégiques radicales. Le statut de l’intervention révolutionnaire correspond à une systématisation stratégique et utopique-concrète de la praxis de lutte. Elle suppose une homologie entre cette intervention et la praxis des secteurs en lutte. Elle définit le mouvement d’une composition politique nouvelle.
Nous ne voulons pas entrer ici dans une analyse exhaustive des rapports entre mouvement prolétarien et mouvements sociaux. Qu’il nous suffise de préciser que l’activité du prolétariat inaugure dans l’histoire une exigence d’émancipation humaine dans l’espace de laquelle peuvent s’inscrire des problématiques nouvelles ou des combats contre des oppressions structurées dans le temps long de l’histoire. Notamment pour la question centrale de l’écologie, c’est la domination du capital et ses significations centrales imaginaires-sociales qui définissent historiquement le viol des équilibres naturels fondamentaux. Ce n’est donc que sur une base anticapitaliste qu’une lutte écologique cohérente peut se construire. Ce n’est que dans le projet d’une société auto-gouvernée qu’elle peut aboutir. Sur la question tout aussi fondamentale de la libération de la femme, il est évident que la domination capitaliste reprend en tant que système l’oppression de la femme pour en faire un élément de sa stratégie d’allocation de pouvoir. C’est parce que le prolétariat attaque la domination à sa racine même que la lutte des femmes s’intègre dans un espace social où la contestation est possible.
Il n’y a pas pour nous de fronts principaux et de fronts secondaires. La centralisé prolétarienne désigne l’affrontement dans son épaisseur historique et dans sa dimension inaugurale. L’histoire est création. Elle s’enrichira, elle s’enrichit déjà de toutes les luttes sociales. Mais il faut savoir aussi que dans les mouvements sociaux comme dans la lutte prolétarienne, le conflit entre autonomie et aliénation, entre auto-activité et bureaucratisation, se déploie.


6. Quelques questions sur le problème de la bureaucratie


La question de la bureaucratie dans le mouvement ouvrier est inséparable de la réalité contradictoire du prolétariat dans la société capitaliste. Nous l’avons analysée. La bureaucratisation du mouvement ouvrier ne fait qu’exprimer la reproduction en son sein des rapports sociaux capitalistes fondamentaux: aliénation et participation dépendante, délégation, division entre dirigeants et exécutants. Cette reproduction concerne aussi bien les organisations que les rapports que celle-ci entretiennent avec la classe. Les organisations bureaucratiques sont produit et producteur de la formation sociale capitaliste.
Historiquement parlant, les bureaucraties politico-syndicales de type social-démocrate sont passées d’un réformisme extra-systémique à un réformisme infra-systémique. C’est-à-dire de l’hypothèse d’une conquête graduelle des organes de pouvoir dans un projet d’organisation étatique de l’économie et de la société, à la fin du 19e siècle, à une action de réforme interne et compatible avec la persistance des rapports capitalistes de production, dès les premières années du 20e siècle.
Avec la régulation fordiste, la social-démocratie perd son axe central de critique du capitalisme (anarchie du marché) et voit se réaliser son projet stratégique des années 1930, le capitalisme d’organisation. En fait, avec la régulation fordiste, nous assistons à une véritable révolution passive, au sens gramscien du terme. L’État capitaliste, devenu agent d’un réformisme de masse, intègre la social-démocratie. Le réformisme social-démocrate initialement extra-systémique devient pleinement intrasystémique et réalise l’ensemble de ses potentialités. Au fur et à mesure que se développe la stratégie des proportions, la bureaucratie social-démocrate et une large partie de ses bases intègrent comme légitimes les divisions du prolétariat et les allocations de pouvoir qu’elle gère politiquement aux côtés du capital. Comme nous le verrons, la crise structurelle du capital met structurellement en crise cette stratégie.
Les problèmes posés par le mouvement communiste sont relativement différents. Certes, il y a dans l’histoire des partis communistes des configurations stratégiques à fortes dimensions réformistes. Les PC sont, dans les pays occidentaux, formellement partie prenante du mouvement ouvrier institutionnel. Ils nourrissent eux aussi une dynamique de délégation et recoupent une large partie des référents sociaux et culturels de la domination capitaliste. Mais, jusqu’à la fin des années `60, ces différents facteurs continuent d’être en tension (et pour certains PC le demeurent encore aujourd’hui) avec une politique extrasystémique à référence utopique. Cette référence, c’est bien entendu celle de l’utopie socialiste réalisée, recoupant en toute mystification la critique de l’anarchie capitaliste dans l’organisation du marché et la croissance des forces productives.
Au moment où cette tension cède et finalement se rompt, les PC évoluent dans une logique de social-démocratisation (comme le PCI ou le PCE) et se voient affectés par la même crise stratégique que la social-démocratie. Au contraire, si cette tension persiste, les PC ( PCF ou PCP, ou PCPE ), les appareils communistes se heurtent à la double crise du référent utopique d’une part (largement lié, faut-il le rappeler aux luttes ouvrières contre les capitalismes bureaucratiques d’état) et de la dimension nationale de type réformiste de leurs configurations stratégiques. Prisonniers de leur moule bureaucratique, ce type de PC s’avère incapable de répondre aux sollicitations des secteurs radicalisés du prolétariat et donc d’apporter une réponse efficace à la crise du capitalisme et à l’offensive qui l’accompagne. C’est d’une véritable obsolescence politique, théorique et stratégique qu’il s’agit.
Car il serait faux de considérer que la bureaucratie jouit d’une possibilité permanente et totale de manipulation. Non seulement dans sa complicité conflictuelle avec le capital, elle est obligée à la fois de solliciter et de réprimer l’initiative prolétarienne, mais encore elle doit s’efforcer sans cesse d’intégrer les nouvelles variables de lutte qui apparaissent sur le terrain social. Quand les appareils bureaucratiques s’avèrent incapables de répondre à ces tâches de manière suffisamment efficace, ils connaissent des tensions dans leurs propres structures et vivent sous la menace de voir des éléments d’organisation autonomes se développer contre eux, ou d’autres appareils détourner à leur profit les radicalisations en cours. La période que nous vivons voit se conjuguer l’ensemble des facteurs de mise en crise des bureaucraties social-démocrate et communistes. L’affirmation souvent souterraine de référents politiques nouveaux (autogestion par exemple) et le cycle de luttes des années `67-’74, comme les premières vagues d’affrontements dans la crise, ont dégradé la capacité bureaucratique de contrôle sur les mouvements de classe. Ceci en soi n’est évidemment pas suffisant si ne se précisent pas les alternatives capables de recomposer le mouvement ouvrier.


7. Éléments pour un bilan de l’anarchisme


En tant qu’élément du mouvement ouvrier et révolutionnaire, l’anarchisme pose un certain nombre de problèmes de critique. Commençons par un paradoxe: nos forces organisées sont stagnantes ou croissent modestement, alors que certains référents qui sont les nôtres ont connu dans les dernières 25 années une extraordinaire diffusion. A première vue, il pourrait sembler que la clé du problème réside dans l’alternative organisationnelle. Nous pensons, comme nous le disions en introduction, qu’il s’agit là d’une vision superficielle.
Dès le retrait de Bakounine et l’agonie de l’AIT anti-autoritaire, l’anarchisme manifeste une forte tendance à se construire comme négation mécaniste de la bureaucratie social-démocrate. A la lecture déterministe que celle-ci fait du marxisme (lui-même partiellement déterministe dans son corpus théorique et souvent bureaucratique pour la pratique même de Marx et Engels), l’anarchisme répond par un déterminisme inversé, celui de Kropotkine. A l’action réformiste et à l’organisation reproduisant les rapports sociaux capitalistes, l’anarchisme oppose l’action exemplaire coupée des masses, une conception catastrophiste et immédiatiste de la révolution et le refus de toute structuration autre que micro-affinitaire.
Le syndicalisme révolutionnaire et l’anarcho-syndicalisme ont représenté une rupture historique décisive avec cette période. Ils définissent une capacité politique à organiser l’antagonisme de secteurs ouvriers situés hors du champ d’action de la social-démocratie et à rentabiliser les premiers éléments de crise qui se manifestent au sein de celle-ci dès la fin du 19e siècle. Globalement, la polarisation réformisme-révolution profite à l’anarchisme prolétarien implanté dans les syndicats. La faiblesse essentielle de ce moment historique tient au fait que la stratégie ne se présente que comme une tactique linéaire et démultipliée (la fameuse gymnastique révolutionnaire) qui permet de réaliser une accumulation de forces mais n’est pas encore à même de poser la question du changement social.
Une partie de ces faiblesses apparaît clairement avec la guerre de 1914-1918. La totalité se précise au moment où l’anarcho-syndicalisme doit faire face à l’utopie réalisée et à la légitimité politique et stratégique de la Sème Internationale. Notamment, les questions de la dialectique entre crise révolutionnaire, hégémonie politique, unité et autoorganisation de classe, apparaissent comme autant de failles pour le mouvement libertaire. L’hypothèse d’une croissance linéaire jusqu’à l’hégémonie sur l’ensemble de la classe portée par le syndicalisme révolutionnaire affronte mal la question concrète de la révolution. Certes, les organisations ouvrières libertaires ou influencées par l’anarchisme connaissent une spectaculaire croissance durant la période 1918-1922. Mais elles butent sur l’obstacle énorme de la défaite du courant libertaire dans la révolution russe et sur leur impuissance à opposer un modèle victorieux à l’utopie réalisée du bolchevisme. Ce processus n’offre qu’une exception notable et temporelle, la CNT-FAI.
Malgré l’extraordinaire richesse du mouvement makhnoviste et de certaines autres expériences dans la révolution russe, malgré les avancées pratiques et théoriques de l’UA et de l’USI en Italie, malgré la forte croissance des organisations en Allemagne et en Espagne, l’anarchisme prolétarien ne fait aboutir aucune révolution durant la période clef des années 20.
La CNT-FAI a certes avancé au cours des années 1931-1936 des éléments du plus haut intérêt. Mais malgré les expériences pilotes, malgré les apports théoriques et pratiques d’un double pôle de militants qui va des Solidarios d’un côté à la CNT de Madrid de l’autre, la question de la stratégie révolutionnaire et de l’unification du prolétariat ne sont pas résolues. Les élaborations d’un Orobon Fernandez sur le problème des Conseils Ouvriers ne trouvent pas la formalisation stratégique dans le moment révolutionnaire. I1 y a, certes, un poids de la conjoncture historique, que seuls les imbéciles, ou les dogmatiques peuvent ignorer. Il n’en reste pas moins que l’histoire est œuvre des hommes et de leurs choix, et que les carences politiques et le retard d’élaboration se paient dès les premières semaines de la révolution espagnole. La défaite de la révolution espagnole surdétermine tous les éléments négatifs qui commencent à se développer dans l’anarchisme dès le milieu des années 20’.
De manière très claire, la perte d’incidence sur la réalité sociale donne lieu à une réaffirmation des tendances immédiatistes et anti-organisationnelles ou idéologiques et propagandistes. Les tentatives de réponse à cette situation souffrent d’une fétichisation de la question organisationnelle (typique chez les archinovistes qui tentent de répondre, sur la base de leur bilan de la révolution lusse, par un volontarisme politico-organisationnel à une situation nouvelle non maîtrisée et en partie non-comprise dans ses éléments centraux, mais combien plus déficiente, impuissante et illusoire encore la réponse d’un S. Faure, et combien principielle et abstraite celle de Malatesta ou Berneri dans ce même débat).
Le mouvement libertaire, au cours de cette période, souffre d’un retard dans son élaboration théorique, dans la prise en compte de ce qui change dans la réalité (sauf quelques exceptions notables en termes d’individus ou de noyaux organisés, par exemple Fabbri, Malatesta, Berneri). Il souffre aussi d’une division, essentielle selon les pays (France) entre les communistes-libertaires et les syndicalistes-révolutionnaires ou anarcho-syndicalistes. Enfin, le mouvement libertaire nous semble difficilement prendre en compte son caractère désormais minoritaire dans le prolétariat pour en tirer une nouvelle démarche offensive, pour poser consciemment la question de la reconquête de l’hégémonie (à l’exception notable de Malatesta, et de quelques autres italiens). Des retards d’élaboration théorique et stratégique, une obsolescence de nos catégories classiques s’impose dès cette période et s’affirme dans l’immense majorité du mouvement dès les années 47-48’.
Que cela nous plaise ou non, les bolcheviques ont introduit la question stratégique dans le mouvement ouvrier et révolutionnaire. Ils l’ont fait certes sur les bases bureaucratiques que chacun connaît, mais ils ont manifesté une maîtrise du terrain politique que la tactique démultipliés et linéaire des libertaires ne pouvait affronter. Les bolcheviques se sont forgés dans une révolution à la fois victorieuse et victorieusement pervertie et brisée par eux. Ils inauguraient ainsi une période nouvelle de l’histoire sociale.
La période de l’après-guerre conclut la crise de l’obsolescence libertaire des années 30. Une extériorité croissante au mouvement des luttes (facilitée, il est vrai, par la polarisation du mouvement ouvrier entre social-démocratie pro-occidentale et stalinisme) avive les tensions a-classistes, idéologiques, proclamatoires et propagandistes, finissant par nous faire perdre une partie de notre mémoire historique, la caricaturant à l’extrême, et achevant la déconnexion entre nos catégories politiques et la société réelle. Les tentatives opposées (GAAP en Italie, FCL en France, par exemple) subissent le poids de cette réalité, reproduisent en bonne partie les limites de l’archinovisme et souffrent partiellement l’influence des logiques politiques dominante de leurs référents et représentations.
Nous ne saurions donc nous étonner de la force avec laquelle des attitudes immédiatistes, spontanéistes et mouvementistes se déploient dans le mouvement à la chaleur du cycle de luttes des années 67-74. Elles sont la réponse à l’extériorité et à l’impuissance de la période précédente. Nous ne devons pas oublier que le retard accumulé durant la période 47-67 ouvre une terrain politique à des forces qui s’emparent de nos référents, les intègrent dans des constructions politico-idéologiques nouvelles (c’est notamment le courant mao-spont construit à partir d’une matrice anti-autoritaire dans sa projection sur le social) et leur donnent un support organisationnel que nous sommes incapables de construire. Pour qui analyse cette période, la carence stratégique dans le mouvement libertaire apparaît en toute clarté.
En résumé, nous accumulons sur la réalité des luttes et dans notre capacité politico-stratégique:
quatre défaites révolutionnaires centrales durant les années 1918-1939, la Russie, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne;
trois grands retards en matière d’élaboration stratégique et de connaissance de la réalité: transformations du prolétariat dans la première phase de taylorisation durant les années 20-30, la montée des luttes de libération nationale et anti-impérialiste, régulation fordiste et déploiement de l’ouvrier-masse (que vient compléter l’ouverture d’un procès de prolétarisation du monde intellectuel);
une série d’incapacités d’intervention effective.
Pour conclure, il convient sans doute de développer quelques dimensions centrales de ce que nous considérons comme une alternative en matière d’organisation.

8. Logique et dynamique de l’organisation


Il nous faut commencer par une banalité. Notre projet n’est pas de ceux qui puissent être autoritairement imposés. Il appartient aux travailleurs, aux dominés eux-mêmes de le mettre en œuvre aujourd’hui déjà, comme ils l’ont fait dans le passé. Une organisation libertaire est un instrument au service de ce projet et de l’émancipation sociale qu’il incarne. Dans notre stratégie comme dans notre tactique, nos idées-force sont: autonomie et démocratie dans les luttes, pratiques d’action directe et autogestion des activités. Ceci nous l’opposons à toutes les tentatives d’instrumentaliser les luttes sociales et de construire des pouvoirs séparés des mouvements. La façon dont un résultat est obtenu est au moins aussi importante que le résultat lui-même: les moyens mis en œuvre conditionnent et préfigurent les buts recherchés. Littéralement, l’autonomie signifie “qui tire ses principes de soi-même”. Elle manifeste ce besoin essentiel de l’être humain de ne pas être dirigé, de disposer librement de sa vie. de dominer réellement son existence sans que les décisions le concernant soient déléguées à d’autres: c’est l’application stricte et radicale des principes de la démocratie directe. Combattre pour l’autonomie, c’est partir de celle-ci pour la développer et conquérir des espaces plus larges de liberté et de contre-pouvoir. L’autonomie n’est pas une figure idéologique, elle se conçoit comme une pratique politique qui vise l’autre comme l’agent du développement de sa propre liberté, de sa propre émancipation, donc de sa propre autonomie. Bakounine écrivait: “La liberté des autres, loin d’être une limite à la mienne, étend ma liberté à l’infini”, tout comme Marx affirmait: “l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes”. L’organisation libertaire répond à la nécessité pour des militants engagés dans les luttes sociales de collectiviser des pratiques et de les articuler à un projet global.
Approfondir une conception libertaire de l’organisation passe la clarification d’une question déjà largement débattue dans les milieux antiautoritaires: celle de 1’ « avant-garde ». Il s’agit là d’un des tabous les plus absolus que véhiculent les libertaires. Et pour cause. Peut-on à la fois réfuter tous les chefs, toutes les directions, toutes les hiérarchies, et accréditer le fait que les militants libertaires puissent être des leaders ou même simplement des animateurs des luttes ? La contradiction paraît insurmontable à certains esprits. On constate pourtant que des militants et des organisations libertaires ont joué un rôle très important dans l’histoire des luttes sociales. L’anarchisme “idéologique” et proclamatoire reste aveugle devant une telle évidence. Bien protégés derrière le parapet de la critique contre la conception léniniste de l’organisation, beaucoup de camarades préfèrent se replier sur de petits cercles, ressassant sans cesse les mêmes mythes, engendrant, par crainte de devenir une bureaucratie, l’inefficacité et l’isolement. A notre sens, il faut dépasser les termes d’un vieux débat et concevoir l’organisation comme un animateur antiautoritaire des luttes sociales. Et cela veut dire que nous envisageons celles-ci comme un processus dialectique vivant: nous sommes à la fois organisateurs et pour l’auto-organisation, à la fois pour la spontanéité et source de propositions, à la fois pour la démocratie directe et l’autogestion et médiateurs actifs entre les gens. Le rapport militant-masse existe. Et il existe parce que les sociétés dans lesquelles nous vivons ne sont pas des sociétés de liberté, mais de domination et d’aliénation. Les gens, les travailleurs, les mouvements sociaux ne s’engagent pas tous selon les mêmes rythmes, les mêmes connaissances, les mêmes niveaux de conscience et dans les mêmes conditions. Il faut donc voir dans ce rapport militant-masse, qui en quelque sorte nous situe comme avant-garde, un processus dans lequel nous nous efforçons de privilégier des pratiques de démocratie directe et d’autogestion, de façon à rendre possible notre propre dépassement. En ce sens, la lutte sociale, telle que nous la concevons, est forcément graduelle dans sa dynamique. Nous n’entendons pas par là qu’elle est linéaire dans sa progression. Elle constitue en effet le lieu par excellence de la création possible, du saut qualitatif, de l’avancée comme du recul, de la révolution comme de la contre-révolution.
Malatesta disait: “la société apprend aux hommes à être serviles, mais ce sont des hommes aspirant à la liberté qui peuvent développer des pratiques d’émancipation sociale”. Dès lors, l’objectif prioritaire de nos interventions politiques consiste à créer les conditions et les terrains les plus favorables ou groupes et individus puissent devenir acteurs de leur propre histoire. C’est une stratégie de contrepouvoir que nous proposons - ce que Malatesta appelait le gradualisme anarchiste - sur la base d’une conception radicalement démocratique: la conquête d’espaces autonomes est ici vue comme l’élargissement graduel des possibilités d’une révolution sociale. En ce sens, notre proposition stratégique ne résout pas la question de la révolution, elle se borne à nous donner les conditions pour la poser.


Germinal