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Manifeste de 1992

De l'époque

1. Ce monde est en faillite. A l'Est comme à l'Ouest, au Nord comme au Sud, partout règnent l'oppression et l'exploitation, si ce n'est la misère. Partout, l'immense majorité des femmes et des hommes sont exclus de la maîtrise sur leur vie, comme des grands choix qui déterminent la vie et l'avenir des sociétés.



2. Un système s'est écroulé à l'Est. D'aucuns à droite comme certains à gauche le disaient "communiste" ou "socialiste". Cela relève de l'escroquerie politique et intellectuelle, puisqu'il n'avait en réalité rien à voir avec une quelconque société émancipée, encore moins avec le communisme. Les anarchistes et les autres courants anti-autoritaires du mouvement ouvrier l'ont dit et redit depuis 1918. Bien plus, ces courants ont activement participé à la révolution russe. Ils y ont combattu théoriquement et pratiquement le nouveau pouvoir dictatorial des bolchéviques et la contre-révolution qu'il représentait. Très loin d'avoir "construit le socialisme", les nouveaux maîtres et leur Parti ont érigé un nouveau mode d'oppression et d'exploitation. Ils ont bâti une nouvelle société de classes, un capitalisme bureaucratique d'Etat. La forme classique de la propriété privée a ainsi été remplacée par la domination d'une classe bureaucratique. Celle-ci dirigeait, pour ses propres intérêts mais au nom du prolétariat, la production et l'échange, et dominait l'ensemble de la société par le Parti-Etat. Notre projet d'émancipation n'a jamais rien eu de commun avec cette caricature de socialisme. Nous ne pouvons qu'applaudir la fin de ce modèle autoritaire de société.

3. Le capitalisme réellement existant est désormais nu. Il ne pourra plus profiter du repoussoir "soviétique". Il envahit la planète dans ses moindres recoins et colonise l'ensemble des activités humaines. Et jamais pourtant, il n'aura autant dévoilé son incapacité à répondre aux besoins, même les plus élémentaires, des femmes et des hommes. Jamais il n'aura autant démontré son impuissance à satisfaire leur soif de justice et de dignité.

4. Le travail humain devient toujours plus productif. Mais au même moment, la misère et la famine s'étendent au Sud, le chômage et la précarité se répandent dans les sociétés dites développées, qu'on annonçait il y a peu encore sorties de la pénurie. Déboussolée, la société du Capital propose à ceux qui le peuvent de se gaver de marchandises, et aux autres, au mieux de survivre, au pire de crever. Seuls les besoins solvables sont satisfaits sur le marché. L'opulence côtoie le dénuement et la misère: entre deux, une haie de flics. A la "prospérité" de quelques uns au Nord répond le génocide rampant des masses pauvres du Sud et l'exclusion, la "nouvelle pauvreté" au Nord.

5. Sans compter le désastre écologique intrinsèquement lié au capitalisme: le profit et la domination sur la nature et sur les hommes comme seuls moteur et critère, le mode incontrôlé de croissance et de consommation signifie pillage des matières premières et production irresponsable de déchets. Les destructions irrémédiables de l'environnement se multiplient. C'est la biosphère elle-même qui est menacée et avec elle l'existence de l'ensemble des êtres vivants, humains compris.

6. Une telle société, sans avenir ni perspectives, n'offre plus ni sens ni valeurs. Société cynique, elle ne peut que conduire à des régressions sociales. On les connaît déjà: retour en force des intégrismes religieux et des nationalismes meurtriers, résurgences conséquentes de l'extrême-droite et des populismes fascisants, justification des guerres impérialistes et autres carnages au nom des droits de l'homme et de la démocratie, etc.

7. Il faut réaffirmer haut et fort la nécessité et la possibilité de changer ce monde. Contrairement à ce que proclament tous les discours à la mode, l'histoire ne s'est pas arrêtée avec le "triomphe" du capitalisme libéral et la mort du "communisme". Un tel non- sens n'est que propagande des classes dominantes. Elle vise à maintenir les dominés dans la résignation et la passivité. La fin du socialisme réellement inexistant, et donc de l'épouvantail qu'il constituait, est une chance historique. Il nous donne l'occasion de réarmer notre combat contre le capitalisme, lui réellement existant !

Notre projet

8. Notre pratique vise à un changement radical des conditions sociales dominantes. Nous voulons voir advenir un ordre social qui redonne aux hommes et aux femmes le pouvoir sur leur propre existence et sur l'ensemble des mécanismes et institutions de la société. Il s'agit d'en finir avec l'exploitation, la discrimination, l'injustice, les rapports de pouvoir et d'exclusion. Nous portons un projet d'auto-institution, d'auto-gouvernement de la société par elle-même, dans le respect de l'être humain comme de la biosphère.

9. Nous voulons une organisation sociale radicalement démocratique, c'est-à-dire structurée de bas en haut, fondée sur le pouvoir des assemblées générales d'atelier, de bureau, d'entreprise, de maison, de bloc, de quartier ou d'activité, regroupant l'ensemble des personnes concernées. Un tel modèle exclut l'existence de tout pouvoir séparé de la société, qui finit tôt ou tard par se retourner contre elle comme l'ont tristement démontré tant la social-démocratie que les différentes variantes du léninisme.

10. Une telle organisation sociale implique la socialisation des moyens de production et, de manière plus générale, la ré-appropriation par les gens eux-mêmes de l'ensemble des médiations et institutions sociales. Une telle conception est radicalement incompatible avec l'existence de structures comme l'Etat, le capitalisme, le patriarcat.

Un trajet conforme aux fins


11. Le projet révolutionnaire est éthique. Il postule que fins et moyens sont inséparables: "Le but fait le chemin, le chemin fait le but". Il affirme que la vérité est toujours révolutionnaire. Nous refusons l'idée et les pratiques léninistes du parti centralisé, hiérarchisé, bâti comme une armée, car il implique un rapport d'instrumentalisation et de manipulation autant des militants que des mouvements de masse. Viser une société autogérée, sans pouvoir séparé, c'est refuser de reproduire au nom de l'efficacité, dans les luttes sociales comme dans l'organisation révolutionnaire, un fonctionnement autoritaire propre à la société de classe. Nous refusons un fonctionnement qui oppose dirigeants et exécutants, bureaux politiques omniscients et militants soumis. Dès maintenant et sans attendre des jours meilleurs, nous devons pratiquer l'auto-organisation, expérimenter la prise en charge de nos propres affaires, autogérer nos luttes, bâtir d'autres relations sociales. L'autogestion est à la fois but et moyen. Elle se comprend dans une perspective dynamique, et non comme une société parfaite et idéale à atteindre en des lendemains qui chantent.

12. L'Histoire nous enseigne que les conquêtes sociales, les droits, les avancées significatives, n'ont jamais été octroyées par des dominants bienfaisants. Ce que nous avons a été arraché dans la lutte sociale. Conquérir du pouvoir sur notre vie, c'est donc bâtir le rapport de forces pour faire reculer les dominants. Et seule l'auto-activité des dominés conduit à ce rapport de forces.

13. Nous combattons la délégation de pouvoir qui domine tant les institutions que la réalité sociale actuelles. En effet, celle-ci fonde et renforce l'impuissance subjective et objective des dominés et fait obstacle à leur auto-activité, leur auto-organisation. A la délégation, nous opposons l'action directe des dominés. C'est en devenant acteurs de leurs luttes, des plus petites aux plus décisives, que les dominés pourront avancer vers des temps meilleurs, et non pas en remettant leur sort aux mains de "spécialistes" (avant-gardes, politiciens, techniciens, savants, leaders charismatiques). Une certaine forme de délégation demeure sans doute incompressible. Seule l'auto-activité la plus large permet de la limiter et de la contrôler démocratiquement (fonctionnement d'assemblées, mandats impératifs et révocables). Une démocratie radicale développant la nécessaire circulation et répartition des tâches et des mandats est susceptible d'empêcher la mainmise de groupes minoritaires sur les tâches déléguées. C'est la seule garantie dont on dispose pour empêcher la constitution, à partir de ce processus de monopolisation, d'un pouvoir séparé.

14. A ce titre, nous n'orientons pas nos activités vers la participation aux institutions de la démocratie représentative bourgeoise (parlements et exécutifs communaux, cantonaux, fédéraux), mais vers la croissance d'une authentique démocratie sociale. Une participation aux institutions étatiques, même de façon "oppositionnelle" et "critique", renforce la tendance à la délégation et conduit à l'acceptation active que d'autres agissent et décident à notre place. Elle contribue à l'intériorisation et à l'institutionalisation de l'impuissance, et ce d'autant plus que le pouvoir réel dans la société relève plus des entreprises et de leurs lobbies que des institutions.

15. Par contre, cela ne signifie pas que nous renoncions à l'usage ciblé des moyens de la démocratie semi-directe (initiative et référendum). Mais cet usage ne doit bien sûr pas être systématique, ni devenir un ersatz de lutte et de confrontation sociale. Dans certains cas, la démocratie semi-directe peut à notre sens offrir une plate-forme d'action utilisable, soit de par la question posée (Suisse sans armée), soit parce que celle-ci nous permet de l'habiter de manière radicale. Le critère déterminant dans les deux cas est pour nous le caractère de rupture de la campagne que l'enjeu nous permet de mener. Les initiatives et les référendums "de rupture" peuvent jouer un rôle dans le processus de construction de l'autonomie politique des dominés. Mais seulement dans la mesure où ils permettent de faire apparaître et de rendre visible dans la société des mouvements de contestation et de dissidence, cassant ainsi la permanente opération d'atomisation et de marginalisation menée par le pouvoir, Mais ces contestations resteront insuffisantes si elles ne se transforment pas en organisation des dominés, en pratiques antagonistes.

Avec qui ? Sortir du ghetto !

16. Nous refusons toute politique, aussi "radicale" se proclame-t-elle, qui conduit à l'enfermement et à l'auto-marginalisation. Nous voulons parler aux gens tels qu'ils sont, là où ils sont. Nous voulons contribuer à ouvrir des terrains où les hommes et les femmes puissent faire l'expérience de l'auto-organisation, de l'autogestion des luttes et imposer des espaces de contre-pouvoir, ici et maintenant. Pour nous, une société réellement démocratique, organisée de bas en haut, ne peut surgir que du changement des pratiques et des consciences des gens, dans la réappropriation de leur capacité d'action et de création sociales.

17. Se revendiquer de la révolution, ce n'est donc pas attendre passivement un Grand Soir mythique. Ce n'est pas se gargariser de la spontanéité des masses qui finiront bien par se réveiller. Le pouvoir nous a enseigné depuis notre plus jeune âge la passivité et la soumission. Il ne faut donc pas s'attendre à voir surgir spontanément l'auto-activité, encore moins la voir se manifester d'emblée exempte de toute ambiguïté. Ce sera une lutte de tous les instants, avec ses bonds en avant comme avec ses reculs. Nous ne pouvons donc nous tenir à l'écart des mouvements réels et des aspirations concrètes dont ils sont porteurs, même si ceux-ci ne reflètent pas la totalité de ce que nous souhaiterions ou s'ils sont le champ de contradictions qui les empêchent de développer leurs pleines potentialités (tendance à la délégation p.e.).

18. Pour asseoir et maintenir sa domination, tout pouvoir, et particulièrement celui du Capital, recherche la division des dominés, l'atomisation et le repli sur soi des individus qu'il contrôle. C'est très clair dans la période de crise que nous traversons: apologie de l'individu égoïste et de la concurrence, valorisation des gagnants et mépris des perdants et des exclus. Dans ce contexte, chacun est incité à compenser les humiliations qu'il subit sur l'autre: l'atomisation en ressort grandie, avec la domination des mâles sur les femmes, celle des adultes sur les enfants, ainsi que l'intolérance entre "nationaux" et "étrangers", entre diverses communautés immigrées, entre vieux et jeunes...

19. Nous savons pourtant que la contestation de ce monde passe par la solidarité, par le dépassement de l'isolement où les maîtres veulent nous enfermer, par l'organisation des dominés et la fin de la concurrence. Partout où nous sommes, dans le quartier, dans le travail, dans les mouvements, il nous faut urgemment reconstituer des tissus de solidarité et d'action collective. Il importe de briser l'isolement, de prendre la parole, d'apprendre à lutter. Nous devons sortir de notre ghetto confortable de révolutionnaires et redescendre sur le terrain. Il en va non seulement de notre projet à long terme, de notre envie de socialisme. Il en va aussi de la possibilité à court terme de barrer la route à l'extrême-droite, aux fanatismes et aux populismes droitiers divers qui se nourrissent de la crise, du désarroi, de l'isolement qu'entretient le Capital.

20. La gauche de ce pays est obnubilée par la politique institutionnelle faite de parlementarisme, de démocratie semi-directe et de syndicalisme corseté par la Paix du travail. Elle a fini par déserter la société civile, les quartiers et les lieux de travail. La résurgence d'une gauche anti-capitaliste conséquente et implantée au sein des classes dominées demande de rompre avec ces habitudes suicidaires. Notre projet ne peut devenir crédible que si nous sommes capables d'avancer avec les gens pour répondre à leurs besoins dès maintenant.

21. En l'état de faiblesse des mouvements sociaux dans ce pays, comme de l'inexistence de traditions de confrontation sociale, la nécessité de conclure des alliances, ne serait-ce que tactiques, s'impose d'elle-même. Notre conception de l'autogestion des luttes et de la démocratie à la base dans les mouvements nous conduit à accepter et/ou à rechercher les convergences qui se donnent avec l'ensemble des forces "progressistes", quelles que puissent être les divergences que nous pouvons avoir avec elles par ailleurs.

22. Nous devons conjuguer d'un côté un travail dans les secteurs liés à la gauche institutionnelle et dans les mouvances plus combatives qui sont apparues au fil de la crise de cette même gauche. D'un autre côté, nous devons intervenir auprès de cette majorité de dominés qui sont exclus de l'activité politique ou qui la refusent, mais qui parfois développent, dans le travail et dans la vie quotidienne, des pratiques de résistance, des micro-conflictualités, des procédures limitées de subversion de la domination et de l'exploitation.

23. La condition impérative du travail au côté d'autres forces et/ou dans des mouvements larges reste pour nous l'existence d'espaces de démocratie interne réelle qui nous permettent d'exprimer notre sensibilité et nos orientations spécifiques. Nous nous opposons donc radicalement à toute prétention de contrôle de quelque composante que ce soit sur le mouvement.

Quelle organisation ?


24. Nous sommes convaincus de la nécessité pour les libertaires de ne pas se limiter à une intervention locale ou sectorielle, mais de se donner les structures et les moyens de débattre les orientations, les perspectives stratégiques et les problèmes généraux. Il importe de coordonner, de confronter et d'élaborer ensemble les bases d'une stratégie révolutionnaire globale, intégrant les différentes expériences de mouvements, de luttes, de lieux et de secteurs. Cette stratégie, par définition soumise à redéfinition et à débat permanents, et par conséquent souvent multiple et plurielle, peut ensuite faire retour, s'incarner et se vérifier dans les luttes locales et sectorielles dont elle est issue.

25. Elle peut aussi donner aux libertaires les moyens de s'affirmer centralement dans des mouvements d'envergure nationale (ou plus larges), que ce soit pour y faire avancer des propositions, pour y exprimer une perspective de rupture ou pour combattre une volonté de monopoliser le pouvoir.

26. L'OSL constitue à ce jour la seule organisation libertaire dans ce pays, qui dépasse le cadre local, même si son aire d'implantation limitée (quelques villes de Suisse romande) ne lui permet pas d'assumer le rôle de ce pôle national libertaire que nous voudrions voir se dégager. Par contre, certains de nos acquis, fruit de l'expérience accumulée au fil des années nous apparaissent incontournables.

27. Pour nous, l'autogestion des luttes et l'auto-activité sont des principes qui doivent également s'appliquer à l'organisation révolutionnaire, à ce titre nous pratiquons la plus large autonomie des différents groupes associés à l'OSL. Les structures fédérales se limitent à des fonctions de secrétariat et à des assemblées ouvertes à l'ensemble des membres et sympathisants.

28. Ainsi la question des minorités: à l'OSL, dans le cadre d'un accord politique général, nous reconnaissons à toute minorité le droit de mettre en application ses conceptions, même si celles-ci sont en contradiction avec les orientations majoritaires. La discussion politique interne, elle, se poursuit alors sur la base des résultats obtenus par les diverses orientations en présence, jusqu'au moment où une nouvelle position de synthèse se dégage.

29. L'OSL refuse l'idée d'un terrain prioritaire d'intervention. La société du capital s'immisce partout dans notre vie ("L'usine est partout"). Elle la contraint bien au delà de la sphère de la production, même si celle-ci demeure à bien des égards centrale. C'est dire que nous combattons la domination sur tous les terrains, dans tous les espaces de vie, sans exclusive. Dans l'entreprise comme dans le quartier ou la ville, par la critique du patriarcat comme des rapports impérialistes, par le refus du militarisme comme de la catastrophe écologique qui se prépare, dans le syndicat ou dans les mouvements et associations, partout où nous sommes, partout où nous pouvons, nous luttons avec d'autres pour conquérir du pouvoir sur notre vie.

OSL, novembre 1992